Arthur Tutin

Arthur est un passionné de bonnes choses, un vrai et c’est tout naturellement que l’on s’est rencontré autour d’un verre de vin pour parler de son site : Trocwine, le premier site au monde de troc de bouteilles de vin en ligne.

Salut Arthur, tu peux te présenter, nous dire d’où tu viens et ce qui t’a amené à faire ce que tu fais aujourd’hui ?
On va faire comme aux alcooliques anonymes, je m’appelle Arthur, j’ai 25 ans, je suis né à Montmartre et je n’ai pas beaucoup bougé depuis. Je suis le fondateur de Trocwine qui est le premier site au monde d’échange de bouteilles de vin en ligne. Pour le moment nous sommes seuls sur ce créneau mais ça ne va certainement pas durer parce qu’aujourd’hui ça va à une vitesse folle. J’ai monté ça en 2014 et j’ai fait ça par passion. J’avais pas pour but de monter une boite ni de faire du pognon. Je me disais que ce serait facile si je faisais ce que j’aimais. J’avais monté d’autres boîtes qui étaient plus axées sur la finance, l‘import-export et le prêt-à-porter.

J’en avais un peu ras le bol et je voulais faire quelque chose qui me plaisait. L’idée m’est venue quand j’étais étudiant : J’avais pas les moyens de m’offrir les vins que je voulais. Il arrive un moment où tu goûtes un vin, puis un deuxième et puis t’as un peu envie de passer à la vitesse supérieure avec les grands crus et premiers crus. Je voulais atteindre toutes ces bouteilles mais je ne pouvais pas me les offrir donc la réponse ça a été la consommation collaborative. Ce mot là il est un peu tendance aujourd’hui mais à l’époque il l’était beaucoup moins. Je ne savais même pas que ça s’appelait comme ça, moi je voulais faire du troc de vin ! Ce qui m’a amené à faire ça c’était ma passion pour le vin et l’envie de pouvoir constituer ma cave en trouvant une alternative à l’achat.

Tuto TrocwineTrocwine, c’est la troisième boîte que tu crées, tu peux nous parler de ce que tu as fait avant ?
La première j’avais 18 ans et c’est un peu arrivé comme une envie de pisser. J’étais avec mes parents en Allemagne et on a goûté le miel d’un tout petit producteur qui était formidable. C’était un vieux monsieur qui était en bas de la maison où on logeait dans la Forêt Noire. On a trouvé ça incroyable, c’était le mois de juillet et je sortais à peine du bac, je ne savais pas trop quoi faire. Ma belle mère a lancé l’idée d’acheter quelques pots pour les ramener en France et les faire goûter à tout le monde. C’est ce qu’on a fait. Puis on m’a dit : “Est-ce que tu veux en faire ton métier ?”

Je venais de rentrer en droit je savais pas trop ce que je foutais là-dedans, j’étais à Nanterre qui est sûrement une très bonne fac mais qui pour moi était un peu comme une prison. C’est très grand, sombre y’a des barreaux aux fenêtres… Bref, je me suis lancé dans l’entrepreneuriat sans vraiment savoir ce que c’était au niveau infrastructure et institutionnel. Je me disais que j’allais acheter des pots de miel super bons que j’allais vendre à des gens super et ça me rapportera peut-être un peu d’argent. Je me suis beaucoup amusé mais je me suis pris aussi tous les murs que l’on peut se prendre en tant qu’entrepreneur : La difficulté de faire de l’argent, ne pas confondre l’argent de la société avec son argent. C’est tout bête mais tu fais de l’argent avec ta boite et tu te dis que c’est à toi. Mais non ! Il y a plus de la moitié qui est pour l’Etat, la banque, les impôts etc. C’est quelque chose qu’on t’apprend pas au lycée. À la rigueur on te l’apprend en école de commerce mais je n’y étais même pas encore; j’avais que 18 ans !

A l’époque tout l’écosystème des start-up – qui aujourd’hui porte ses fruits – n’existait pas. Déjà le mot start-up en 2008 – à part si t’étais bilingue – n’existait pas. On appelait ça une eurl ou une sarl comme tu vois sur les camions des plombiers. Moi c’était ça, ça s’appelait Bees of the world eurl. C’était pas du tout chic. Il n’y avait pas d’aide pour les jeunes entrepreneurs, pas de prêt, donc j’ai commencé avec 500€. Et je suis allé taper aux portes à l’ancienne. Je bossais avec ce que mes clients ont appelé du miel de luxe. C’était pas mon idée, le but premier c’était de voyager à travers le monde, trouver les miel les plus rares et ceux qui étaient en voie de disparition parce que mine de rien il n’y en a plus; tout le cycle de la pollinisation est perturbé.. Ça montre bien dans quelle merde on est d’ailleurs ! C’est un sujet que je maîtrise moins aujourd’hui mais que je connaissais bien à l’époque.

Bref, qui dit miel rare, dit miel cher donc on le vendait cher et forcément à des magasins du type épicerie fine de luxe comme le Bon Marché, Bergdorf Goodman à New York, le Printemps etc. Je le faisais à l’ancienne, j’avais pas appris comment faire pour vendre. Il paraissait que La Grande Epicerie c’était le top du top, donc j’y suis allé et j’ai demandé à la caissière à qui je pouvais donner mon miel pour savoir si ça les intéressait. Elle m’a répondu d’aller voir tel monsieur au 5ème étage. Et les choses se sont faites comme ça, petit à petit.

C’était un très beau projet parce que ça défendait quelque chose. C’est pas une philosophie mais je suis un mec qui est assez terrien donc le miel, l’eau, le vin, le pain, ça me parle. Je suis un bon vivant donc je suis attaché à ces choses-là. On a eu un succès assez fulgurant, c’est à dire qu’on avait de très bons magasins, on avait des commandes et le problème – qui est aussi le problème de beaucoup de start-up aujourd’hui – ça a été quand on s’est lancé à l’international. J’ai voulu me lancer aux Etats-Unis et ça c’est très mal passé au niveau des importations. Ca m’a coûté beaucoup d’argent et j’ai dû fermer, plus ou moins.

La société est aujourd’hui en veille, donc si je voulais vraiment relancer l’activité je pourrais mais c’était surtout par choix. J’avais cette boite avant de commencer mes études, puis j’ai eu les cours, j’avais une autre boite que j’ai monté en 2013 et en plus j’avais déjà l’idée Trocwine dans la tête, donc il a fallu faire un choix parce que je ne suis pas un cyborg. Je suis assez limité contrairement à toutes ces personnes qui ont réussies à créer des boîtes et faire des choses extraordinaires; donc je me suis dit qu’il fallait que je fasse un choix. Bien entendu j’ai gardé les études parce que pour s’en sortir aujourd’hui il faut un diplôme. Comme je l’ai dit au début l’idée c’était aussi de rejoindre ma passion donc j’ai arrêté Bees of the world.

La deuxième boîte c’était quoi du coup ?
C’était pas mon idée, c’était l’idée de ma famille : une boite de prêt à porter qui s’appelle Les Chapeaux D’Aliocha. C’est venu d’une idée bête : mon petit frère a une énorme tignasse, des cheveux bouclés blonds assez incroyables alors qu’on a tous les cheveux raides. Je sais pas ce qu’a foutu mon père… Bref, il avait cette grande tignasse et on était obligé de lui faire ses bonnets sur mesure ce qui faisait de lui un garçon assez chic. Tout le monde nous disait que ses bonnets étaient formidables. Ils voulaient tous savoir où est-ce qu’il achetait ses bonnets donc on s’est dit que s’il y avait une demande, il suffisait d’y répondre.

J’ai fait ça pendant un an. Encore une fois j’ai été confronté à quelque chose qu’on apprend pas en cours : bosser avec sa famille. Ça a été très compliqué. Après cette année j’ai fait le choix de la laisser à ma famille étant donné que je n’étais pas l’instigateur du projet. La boite existe toujours, elle est basée à Londres. C’est ma belle-mère qui s’en occupe aujourd’hui. Le problème c’est qu’elle est avocate et écrivain donc elle a autre chose à faire, elle s’en occupe un peu en dilettante; quand elle trouve un magasin intéressant elle le propose, ça rentre dans leur catalogue et voilà.

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Et la motivation elle vient d’où alors ?
La motivation elle vient de créer des choses en permanence. Si j’avais eu un peu plus de talent je me serais peut être lancé dans le dessin – je suis un grand fan de manga donc j’ai toujours voulu faire de la bd -, j’ai été refusé aux beaux arts avant de rentrer à l’Efap*. J’ai pas vraiment pris un coup au moral parce que je ne m’attendais pas à être pris, c’est surtout la détermination des gens que j’ai rencontré là-bas qui m’a scotché.

*Efap : ecole française des attachés de presse – école de communication généraliste.

J’y suis allé en me disant que je savais bien dessiner. J’avais fait quelques trucs pour mon dossier mais quand je suis arrivé aux beaux-arts et que je me suis mis dans la queue où il y avait deux cents personnes, j’ai vu ce qu’ils avaient dans les yeux et ce qu’ils traînaient derrière eux ! Il y en avait un qui avait ramené une statue, j’avais l’impression que le mec il avait ramené la Vénus de Milo sous un drap ! À ce moment-là, je me suis dit : “T’es un couillon, t’as cru que ce serait facile parce que t’avais un talent mais pas du tout, ces mecs ils te surpassent totalement.” J’ai déposé mon dossier et je suis reparti en me disant que c’était pas ce que je devais faire. Je me sentais limite prétentieux de penser pouvoir être parmi ces gens alors que j’avais pas ce qu’il fallait.

La détermination je l’ai trouvé dans l’entreprenariat et pas dans l’art. C’est l’envie de créer aussi, mais créer autre chose. Aujourd’hui j’ai un job en parallèle de Trocwine, je suis attaché de presse pour une agence qui est dans l’innovation; c’est ce qui m’a attiré, mais je me sens toujours cloîtré quand je peux pas gérer mon projet de A à Z, quand je ne sais pas ce que l’on va faire dans deux, trois ans. Pour Trocwine j’ai une vision sur l’avenir de ce que je veux que ça donne.

Cette envie de créer, comment elle se traduit dans l’entreprenariat ?
C’est l’idée qui est à la base. Peu importe que ce soit une idée pour une boite, pour une peinture ou autre chose c’est toujours quelque chose de créatif. L’idée te pousse à l’action. Quand j’ai commencé à bosser sur Trocwine, ça c’est fait tout bêtement avec un pote dans un bar. Ce pote était très axé sur la consommation collaborative et il m’a simplement dit “Pourquoi tu troquerais pas du vin?” C’est resté et j’arrivais pas à me sortir cette idée de la tête. C’est aussi ça, quand j’ai une idée dans le crâne et que je ne l’ai pas créer, j’arrive pas à faire autre chose. C’est terrible, il faut pas que j’ai beaucoup d’idées ! Ahahah.

Arthur Tutin Saint Emilion

Le problème c’est que j’en ai tout le temps alors il faut faire le tri comme j’ai fait avec mes deux boites précédentes. C’est pas une question de génie artistique mais puisque j’ ai beaucoup d’idées, si je ne fais pas le tri j’arrête Trocwine et je passe à autre chose.

Je pense que c’est le cas de beaucoup d’entrepreneurs et encore plus quand ils sont plus performants que moi parce qu’aujourd’hui on a une autre vision de la réussite. À l’époque de nos grands-parents un mec pouvait monter une boulangerie et faire 400 ou 500 milles euros de chiffre d’affaires; pour moi c’est un idéal. Ces mecs-là ce sont des entrepreneurs. Mais aujourd’hui on est tellement biaisé par Facebook, Google etc que si ta boite n’a pas levé 40 millions d’euros ça ne vaut rien. C’est faux ! J’ai jamais aussi bien vécu et aussi bien gagné ma vie qu’avec Bees of the world, même aujourd’hui. Ma patronne a monté sa boite y’a 20 ans et elle peut pas se permettre de me payer ce que je me payais tout seul avec ma boite.

Tu opposes la notion de réussite aujourd’hui à celle de réussite à l’époque de nos grands-parents. À ton sens pourquoi ça se passe comme ça maintenant ?
Je pense souvent à ça. C’est bête parce que je n’ai que 25 ans mais je suis assez grabataire pour ça. Au début quand j’ai vu toutes cette floraison de boite j’étais content, je me disais que c’était des gens comme moi qui faisaient des choses comme moi. Sauf que ça a détruit un peu le métier, pas pour ceux qui le font mais pour ceux qui le voient ou qui veulent le faire. Comme je disais tout à l’heure à l’époque le mot start up n’existait pas. Pour te donner un exemple, je suis allé à la banque pour demander 1000 euros pour honorer mes commandes, ce qui n’était rien parce que j’avais 15 000 euros de contrats déjà signés et on m’a refusé le prêt ! J’ai été obligé de prendre de ma poche pour répondre à une demande.

Aujourd’hui c’est totalement l’inverse, les banques ont donné beaucoup d’argent à beaucoup de monde sans trop regarder ce qu’il y avait derrière. Ça c’est grâce au succès des boîtes que peuvent être Uber ou Facebook, mais ça se compte sur les doigts de la main. Et puis j’ai retenu un truc de l’efap, il y avait un prof qui nous disait que pour réussir sur internet y’avait deux possibilités : Monter un site de cul ou avoir de la chance. Il a pas tort, si tu veux te sortir 2500 balles par mois facilement, tu montes un site de cul et t’auras toujours des gens pour payer. Moi ça va, je considère que j’ai toujours eu beaucoup de chance, donc je mise plus sur la deuxième possibilité.

Je pense aussi que les gens avaient besoin de voir le succès, surtout après l’éclatement de la bulle internet en 2000 puis après la crise en 2008. Ça a rassuré de voir des jeunes qui réussissent ou de voir des mecs de 40 ans qui montaient leur boite et qui arrivaient à renouer avec le succès. Le succès il fallait bien le montrer aux gens donc des médias se sont créés comme Maddyness, Frenchweb etc. Sauf qu’aujourd’hui on voit le revers de la médaille; tous ces médias étaient spécialisés dans la levée de fonds dans l’heure. Toutes les heures ils te balancaient une info du type un tel a levé x millions d’euro, ça faisait rêver tout le monde. Maintenant ils sont spécialisés dans la reprise judiciaire à la minute. Toutes les heures t’as une petite info : un tel se casse la gueule etc. Ces choses-là ont toujours existé sauf qu’on en parlait pas.

Je pense surtout que c’est allé trop vite d’un coup. Y’avait pas les infrastructures derrière donc ça n’a pas tenu. La preuve en est, y’a encore 6 ans, on te filait pas 1000 balles aujourd’hui on te file 10 millions ! C’est pas normal.

Troc bouteilles

Tu peux nous présenter Trocwine ?
Oui, c’est très simple : c’est un site qui met en relation des troqueurs de vin à travers toute la france. On a découpé la France en région pour que les gens puissent se rencontrer. Pour le moment y’a un petit plus de 500 personnes.
Quand je l’ai créé en 2014, j’avais pas les moyens de lancer le site et surtout je me disais que j’étais certainement le seul taré à vouloir boire du vin gratos, donc je me suis dit que j’allais attendre un peu avant de lancer le site.

Forcément quand t’en parles à tes potes, ils trouvent tous l’idée formidable parce que t’es dans un bar et que t’es bourré mais faut quand même demander au public. J’ai donc créé une landing page – ce qui se fait beaucoup aujourd’hui mais ça se faisait moins à l’époque – en expliquant mon concept et en demandant aux internautes s’ils seraient prêt à y adhérer. J’ai eu la chance d’avoir pas mal de gens qui se sont inscrits et j’ai été repéré par une vigneronne qui est aussi blogueuse et journaliste pour Le Point -comme quoi les miracles sur les réseaux, ça existe -. Elle s’appelle Miss Vicky Wine et elle m’a contacté en m’expliquant qu’elle faisait des salons et notamment des salons sur le vin connecté. Elle trouvait ça intéressant parce qu’elle aussi troquait du vin pendant les salons. Elle m’a proposé de venir présenter mon projet à Lisbonne sur un salon. C’était un peu la baptême du feu pour moi. J’avais déjà décliné une de ses invitations à Bordeaux parce que j’avais mon idée mais c’était tout. Je me suis donc laissé prendre à l’idée et je suis allé à Lisbonne présenter mon projet. Y’avait 5 ou 6 autres start up présentes et y’avait deux prix à gagner : le prix du jury qui te permettait de rentrer dans un incubateur avec un peu d’argent pour te lancer et le prix du public.

Ça a été très dur pour moi parce que je me suis retrouvé face à une profession que je ne connaissais pas. Le vin c’était ma passion mais je ne le connaissais pas en tant professionnel. Je me suis retrouvé face à 200 personnes du monde du vin international qui plus est donc il fallait présenter en anglais. Je n’en menais pas large ! Je passe sur le fait qu’en plus mon powerpoint n’a pas marché donc j’ai présenté mon truc à blanc, sans support. Pour couronner le tout, la machine de vote ne fonctionnait pas non plus. Les gens devaient se lever pour se placer derrière la personne pour qui ils voulaient voter. Là, il s’est passé un truc magique c’est que les gens se sont levés et se sont placés derrière moi et j’ai remporté le prix du public. C’était mon premier prix, j’ai jamais remporté de prix de judo ou de dessin ! Ahahah.

Ça m’a surtout permis de me dire que je n’étais pas tout seul et que mon idée valait peut-être quelque chose. C’est ça qui m’a lancé dans ce qu’on appelle le Mondovino. Je me suis fait un peu connaître là-bas c’est pour ça que je considère que j’ai de la chance. Puis j’ai lancé une campagne sur Fondovino. C’est une plateforme de crowdfunding pour le vin. On a eu beaucoup de mal à lever les fonds mais encore une fois j’ai eu un coup de chance. J’étais en route vers l’Allemagne – le pays dans lequel j’allais chercher du miel avant – et une amie de mon école m’appelle et me dit qu’elle a une amie qui bosse dans une grande maison de vin et que son boss est très intéressé par mon idée et qu’il veut me rencontrer. Je rencontre ce fameux mec qui me dit qu’il peut investir dans Trocwine mais qu’il s’en fou de mettre des ronds sur un site de crowdfunding pour avoir un stickers. S’il investissait il voulait faire partie de l’aventure et c’est donc devenu le co-fondateur du site, Florestan Loriot de Rouvray. Il m’a permis de financer le projet et de lui donner vie.

Comment il vit ce projet aujourd’hui ?
Tous les jours avec beaucoup de terrain. C’est dur à expliquer… L’idée c’est d’aller de bar en bar, de vigneron en vigneron, de voyager dans les terres viticoles etc. Le jour où j’ai enfin ouvert le site j’ai fait une newsletter comme il est d’usage parce que j’ai mis un an et demi à le sortir quand même. Ça a été très long et très compliqué parce que je ne savais pas faire de site web. Avant j’étais dans l’import/export, le site c’était du brut, j’avais un produit, je le vendais. Avec Trocwine j’étais pas du tout dans l’optique de faire du cash, je voulais pas créer d’entreprise, j’étais vraiment dans le côté passion. C’est ce que j’ai dit à Florestant et j’ai réussi à le convaincre de mettre quand même de l’argent. C’était presque un tour de force de le convaincre de financer sans monter d’infrastructures parce que si j’avais été un roublard je serais parti avec le cash.

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Ce n’est donc pas un site qui a vocation à faire de l’argent ?
Non, c’est du troc pur. La philosophie de départ c’était de revenir aux fondamentaux du vin, c’est-à-dire l’échange et le partage. Ça a toujours été comme ça. J’ai pas inventé le troc, j’ai pas inventé le troc de vin non plus parce que ça existait déjà avant moi. Ça a d’ailleurs longtemps été une monnaie d’échange parce que c’était quelque chose d’assez rare et surtout c’était sur toutes les tables. Tu vois le pain, le vin, le miel, y’a presque un côté biblique, divin c’est-à-dire que la nature nous a offert l’eau et le miel et l’homme a créé le pain et le vin. C’est toujours soumis à la nature et c’est ce qui me plaît là-dedans, je pense que je resterai toujours dans ce genre de truc.

Il faudra quand même le monétiser parce qu’il y a un autre investisseur qui est venu vers moi : Servbox qui est une société d’ingénierie basé à Aix-en-Provence. Ils ont un fonds d’entrepreneurs, j’imagine qu’avec les bénéfs de la boite ils financent des projets comme le mien. Je leur ai tenu le même discours en leur expliquant que c’était un projet passion et que je ne voulais pas que ça devienne un calvaire où il faut faire les chiffres, la rentabilité etc et le mec avait l’air assez d’accord avec ma vision donc j’ai accepté qu’ils rentrent au capital de Trocwine. Ce sont d’ailleurs des gens très sympathiques et ils ont tout ce que j’ai pas. C’est-à-dire la méthodologie, les compétences, les connaissances marketing, le lean management… Je connais rien de tout ça parce que je l’ai toujours fait à l’intuition donc c’est très bien qu’ils soient là.

L’air de rien il faudra bien que la monétisation arrive mais on va laisser le choix aux gens parce que je ne veux pas dénigrer la philosophie du site – qui est aussi la mienne -, l’échange. On va laisser le choix, les utilisateurs pourront soit échanger leurs bouteilles de vin soit les vendre. On sera sur le créneau de la vente de vin entre particuliers donc nos seuls concurrents seront Amazon & Ebay, autant dire que ça va être compliqué mais on fera avec. Ce qu’on a en plus c’est d’être un site spécialisé, on vendra du vin aux gens qui aiment le vin donc il se retrouveront plus facilement sur notre site que sur un autre.

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Pour un entrepreneur, tu as une approche intéressante. En général et particulièrement dans le milieu des start-up, le but c’est de faire de l’argent, beaucoup d’argent et rapidement. Alors pourquoi et comment un entrepreneur comme toi arrive à résister aux sirènes du capitalisme ultra-libéral ?
J’ai de la chance, je remercie le ciel tous les jours d’être né où je suis né et pas ailleurs. Je ne vais pas mentir j’ai quelques facilités, j’ai des parents derrière moi – je ne parle pas au niveau financier -, quand t’es entrepreneur, je pense que l’on a besoin de lumière et d’être poussé. Pas forcément en mode “Vas-y, sors-toi les doigts du cul”, c’est plus au niveau moral et psychologique. Dans la vie d’un entrepreneur, et peu importe la taille de ton entreprise, y’a des moments de chute qui sont assez violents et qui peuvent clairement te pourrir la vie. Que ce soit au niveau de ta famille, ta petite amie ou le reste. Donc déjà j’ai la chance d’être bien né, je ne cours pas non plus après l’argent, j’ai payé mes études tout seul – je les paye encore d’ailleurs -, je paye mon appart’ tout seul, j’ai besoin d’un boulot pour pouvoir vivre parce que j’ai choisi que ça ne fasse pas un rond et je dois assumer.

Si je résiste c’est parce que je ne suis pas face à un mur qui m’empêche de faire ce que je veux, c’est déjà un gros plus ! Après je ne pense pas que l’on puisse se lancer dans l’entreprenariat si on est vraiment dans la merde parce que ça met du temps à se monter un projet. C’est 3 ou 4 ans de ta vie que tu sacrifies pour ce projet. J’ai sacrifié beaucoup d’énergie, parce que ça peut te rendre malade. J’ai commencé très jeune donc j’ai été confronté à des choses que je ne connaissais pas : les institutions, les impôts etc. Et quand ça te tombe dessus ça te fait peur. Maintenant j’ai moins peur quand je reçois une mise en demeure ou que j’ai un huissier qui tape à la porte, je sais quoi lui répondre. À l’époque ça pouvait me mettre au lit pendant une semaine. En plus y’a les mises en demeure que tu dois et y’a les abus. Une fois je suis allé au tribunal parce qu’on me demandait 45 000 euros de RSI. Je leur ai fait comprendre que pour pouvoir devoir cette somme il aurait fallu que je gagne au moins 250 000 euros net par mois. Je suis pas footballeur ! D’ailleurs je leur ai dit qu’il devait me confondre avec un grand suédois parce que c’est pas moi ! Ahahah. Ils abusent, et je pense qu’il y a des gens qui prennent peur et qui signent bêtement.

Il faut savoir se défendre et il faut être bien entouré, ce qui n’était pas mon cas à l’époque parce que je me suis lancé en me disant que je pourrais tout faire tout seul. Aujourd’hui ce sont des erreurs que je ne reproduis plus. Il y a ceux qui savent compter, ceux qui savent lire, ceux qui savent créer. Je suis de ceux qui savent créer. La comptabilité c’est pas mon truc, faire du pognon c’est pas mon truc, je fais en sorte que les idées fonctionnent. Chacun ses domaines de compétences.

Arthur Tutin PortraitTu peux nous parler de la façon dont tu travailles ?
La journée commence tôt et se finit tard. Ahah. Dès le réveil – j’essaie d’arrêter d’ailleurs mais j’ai du mal -, je prends mon téléphone je réponds au mail de la nuit. Parce que sur Trocwine, la journée les gens ont autre chose à foutre que d’aller troquer du vin donc quand ils proposent un échange ou qu’il me signale un bug sur le site c’est que généralement, eux ils ont fini leur journée.
Puis je prépare tous les tweets de la journée et après je pars pour mon boulot qui me permet de me nourrir. Je fais tout ce que je dois faire pour mon boulot parce que je suis obligé. Ahah.

À midi au lieu de prendre une pause déjeuner, je continue de bosser. Ça peut être la mise en place de la newsletter, contacter des journalistes, appeler des cavistes pour leur demander s’ils nous connaissent, si on peut se rencontrer, s’ils seraient okay pour échanger leurs bouteilles. Après je reprends mon boulot de base et quand je sors je rentre chez moi, je bois un coup – parce que je bois beaucoup – et là j’essaie de mettre en avant tout ce qui est nouveau sur Trocwine, donc des nouvelles bouteilles, des nouvelles personnes sur le site.

J’essaie vraiment de mettre en avant les gens parce que même si c’est un site communautaire comme Facebook, sur Trocwine on a une passion commune ce qui me permet de dire : “Voilà Benoit, il a une cave extraordinaire, allez le voir, posez lui des questions, il est sympa, j’ai déjà troqué avec lui”. Je peux me permettre de faire ça contrairement à d’autres sites. Je ne mets pas en avant que le produit, c’est à dire le site, je mets aussi les gens qu’il y a derrière et ça, ça me fait vraiment plaisir.

Tu es un passionné de vin. N’est-ce pas frustrant de travailler “si loin” du vin, par opposition à travailler directement dans un vignoble ?
C’est une bonne question parce que depuis que je travaille dans le vin j’ai toujours eu envie de passer le cap. C’est vrai que c’est l’investissement d’une vie. Je pense que n’est pas vigneron qui veut, c’est plus qu’un taf. Souvent les vignerons ont les mains violacées, tachées par la vigne. Ce serait un peu honteux de ma part de dire “Voilà, j’ai bossé dans le vin, demain je m’y mets”. Après y’a des entrepreneurs qui réussissent et qui s’achètent un château mais ils ne sont pas à la tête du chais et ça reste du business.

Il faut avoir une volonté de fer. Le vin c’est un truc vraiment particulier, t’es vraiment dépendant de la nature et du ciel. On dit que le vin c’est la terre, le ciel et les hommes parce qu’il y a la vigne qui est le fruit de la terre, y’a le ciel qui te donnera ce qu’il voudra bien te donner parce que s’il grêle ta récolte est foutue et tu peux rien y faire. Certaines années les vignerons ne peuvent même pas produire le vin qu’ils veulent alors qu’ils ont trimés pendant un an dans les vignes, c’est horrible.

Je pense que ce n’est pas à ma portée. Je suis toujours un peu réducteur vis-à-vis de moi-même mais je pense que je n’en suis pas capable. D’ailleurs j’ai aucune connaissance là-dessus, enfin très peu. Depuis deux ans j’apprends des choses, je m’y suis intéressé, j’ai lu des bouquins, je lis la presse vin tous les jours donc forcément j’apprends les façons de faire le vin à tel ou tel moment parce que le vin c’est vraiment une question de calendrier. C’est un travail de fourmi tous les jours.

Au final je ne me sens pas frustré parce que même si le vin est en bouteille, c’est lui qui me relie à la terre. C’est un peu comme le grand amour si tu veux, y’a des gens qui cherche le grand amour toute leur vie celui qui va faire basculer leur vie et le vin c’est pareil : tu cherches celui qui va te faire basculer dans la passion du vin parce que ce n’est pas une boisson comme une autre. Y’a des gens qui essaye de faire la bière grand cru mais c’est pas pareil. Il y a des vins qui sont remarquables et qui m’ont fait basculer. C’est pire que le LSD. Tu peux faire des rencontres, tu passes vraiment dans un autre univers, et mon rapport à la terre je le trouve là, dans les Grands Vins.

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Trocwine est membre de la Winetech à ton sens comment le digital va faire évoluer l’industrie ?

J’ai écrit une tribune sur Médium à ce sujet où je défends justement la révolution digitale qui arrive dans le monde du vin. Le vin, ça a cette connotation très noble à laquelle on peut pas toucher parce qu’il reste rattaché à la terre avec ce côté biblique. Aujourd’hui il y a de nouveaux acteurs qui arrivent et ils ont du mal à être appréhendés et reconnus dans ce qu’ils font. Les vignerons se retrouvent face à des jeunes qui leur expliquent que ce vin est meilleur que celui-ci parce que c’est écrit dans l’appli. C’est à mille lieux de ce que font les vignerons tous les jours, donc je comprends qu’ils soient sceptiques.

Je pense que chaque révolution a besoin de nouveaux acteurs parce que sinon c’est pas une révolution, c’est pas un conservateur qui va porter le nouvel étendard. Il y a de plus en plus d’acteurs, je l’ai vu parce que je suis dedans et je ne voulais pas que ça crée une multitude de petits marchés qui sortent et qui au final font mourir tout le monde. C’est ce qu’il s’est passé dans les années 2000 où au final il y a eu très peu de survivant. C’est un peu ce qui est à nouveau en train de se passer avec les licornes*, très clairement il va y avoir des morts et ça va se transformer en cimetière de Shetland.

*Licorne : start-up valorisée à plus d’un milliard de dollars.

Un ami a monté une start-up qui s’appelle Vinexplore. C’est une appli qui permet de géolocaliser tous les évènements autour du vin dans les environs, ce qui te permet notamment de boire gratos, ce qui est quand même pas mal. Ahah. Il m’a invité à dîner un jour il y a quelque mois avec une start-up qui s’apelle Vinoga qui est un peu le Farmville du vin et qui cartonne et une autre qui s’apelle Wine Republic qui fait de l’achat groupé de vin (A confirmer). Je me disais qu’avec toutes ces nouvelles start up, il faudrait faire attention que ça ne coule pas le business parce qu’il y a plein de jeunes qui sortent d’écoles avec papa qui possède un vignoble et qui du coup lance une appli plus ou moins bidon – je ne dis pas que mon truc est extraordinaire – mais je ne voulais pas qu’on meurt tous dans la même bulle.

On a donc créé un mouvement qui s’appelle la Wine Tech, c’est un mouvement qui réunit des start-up plus ou moins prometteuses et qui rapprochent le grand public du vin. Ce qui est incroyable c’est qu’en France il y a 89% de la population qui boit du vin, 69% qui boit du vin tous les jours et y’en a 66% qui ont une cave à vin. Pourtant si tu demandes à n’importe qui tout le monde te dira qu’ils ne s’y connaissent pas en vin. Y’a même une espèces de gêne. Quand tu dois commander le vin au restau tout le monde baisse la tête parce qu’on a pas envie de se planter.

Malgré le fait qu’on boive tous les jours et que l’on soit très attaché à ce nectar, y’a une grande méconnaissance et je pense que le digital va beaucoup aider pour ça. Dans la Wine tech, il n’y a pas vraiment de leader on est tous à l’initiative du mouvement. Aujourd’hui y’a des boites qui nous ont rejoints – le p’tit ballon ou les grappes – à côté de qui on passe pour des petits poucets. Il y a beaucoup de start-up qui ont “postulés” pour nous rejoindre et surtout il y a beaucoup de bonnes start-up qui nous ont rejoints. Je ne m’attendais pas à ce que ça ait autant de succès. Ça a permis de mettre en lumière ce que l’on faisait et surtout de montrer que nous ne sommes pas les ténèbres de la mondialisation arrivant avec nos ordinateurs en disant qu’on sait tout, mais plutôt dire aux anciens qu’on veut travailler avec eux. On veut expliquer aux acteurs historiques du marché qu’on est là pour faciliter les choses avec les gens qui ne les connaissent pas. Je vois ça comme un boulot de coordinateur.

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Y-a-t-il des projets sur lesquels on va pouvoir te suivre ?

J’ai des nouvelles idées qui me trottent dans la tête qui me feraient changer complètement de vie. Est-ce que ça voudrait dire que je devrais quitter ce que je fais actuellement ? Peut-être, ou pas. Je suis dans une phase où j’ai un peu envie de découvrir autre chose, mais je ne saurais pas vraiment l’expliquer. Même si je suis Parisien pure souche, je suis attaché à la terre et j’ai de plus en plus besoin de ça. En voyageant tu rencontres des gens qui vivent très bien avec beaucoup moins et qui ont beaucoup moins de soucis aussi. C’est pas utopiste, on est très attaché à certaines choses qui ne sont pas forcément matérielles mais dont on va avoir du mal à se détacher pour atteindre le bonheur. Après plus on avance dans la vie, plus on a de contraintes et on ne peut plus se permettre de faire ce que l’on veut. Même si j’ai pas de môme, pas d’espace et pas de labradors, je ne peux quand même pas retourner ma veste et partir au soleil.

Qu’est-ce-que tu espères apporter à demain ?

Je sais pas pour le monde mais pour le monde du vin, j’espère faire revenir l’échange qui a un peu été oublié ces derniers temps. Favoriser aussi les rencontres, oublier la valeur financière des choses pour revenir aux fondamentaux et surtout échanger de plus en plus avec les anciens et les nouveaux acteurs du monde du vin.


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A propos de la conversation

  • Réalisée le 30 août 2016
  • Publiée le 13 juin 2016
  • Interview, transcription par Rémi Henessy Wayne
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