Stéphane Vilboux

Bonjour Stéphane, est-ce que tu peux nous dire qui tu es et ce que tu fais ?
Bonjour, je suis président de Franciliens.net et je représente l’association dans différents événements pour communiquer et expliquer qui nous sommes et ce que nous faisons.

valentino-funghi-41241Comment en es-tu arrivé là ?
Avant d’être président, j’étais un simple adhérent. Je déménageais et je souhaitais trouver un fournisseur d’accès. J’avais déjà entendu parler de FDN (French Data Network), de neutralité du net … de choses comme ça, et elles suscitaient mon intérêt. J’ai vu que FDN avait essaimé en encourageant la création de FAI (fournisseur d’accès à internet) un peu partout en France, avec cette idée forte : un FAI local et proche des Internautes. J’ai choisi celui qui était à côté de chez moi, dans ma région : Franciliens.net. Voilà comment j’ai rejoint l’association. Je l’ai très vite trouvée sympa, et j’y ai fait des rencontres intéressantes ce qui m’a donné envie de m’investir. J’ai voulu participer à des salons et des conférences pour faire connaître l’association et surtout sensibiliser les gens à la neutralité du net et aux données personnelles.

Tu viens de nous parler de pas mal de chose là, est-ce que tu pourrais commencer par nous présenter Franciliens.net et nous dire ce qu’est FDN ?
FDN a été créé en 1992 et est le plus ancien fournisseur d’accès à internet encore actif en France. Dès le début il fournissait de l’Internet –  à l’époque « des modems qui faisaient du bruit » –, avant même Wanadoo (ancienne filiale d’Orange) qui ne s’y est mis qu’en 1996. En 2005 FDN est aussi passé à l’ADSL.
 FDN est une association ce qui fait une grosse différence avec les fournisseurs d’accès commerciaux puisque le fonctionnement est démocratique et que tous les adhérents peuvent participer, s’impliquer et prendre part aux décisions : c’est un point capital.

Nous défendons tous la neutralité du net et avons pour objectif d’apporter Internet dans les zones blanches et les zones mal desservies. 
Dans cette idée d’essaimer et d’avoir des associations proches des territoires, la FDN a donné naissance à une fédération : la FFDN. Francilien.net est donc un « bébé » FDN, qui a pour territoire l’Île-de-France, ce qui explique notre nom. Nous proposons de l’ADSL, du VPN (un réseau privé virtuel), ainsi que des achats groupés de brique Internet. Et la nouveauté du moment c’est que maintenant nous pouvons fournir du VDSL à nos adhérents !

Peux-tu nous expliquer ce qu’est le VDSL ?
Le VDSL2 est une technologie DSL qui permet d’obtenir un meilleur débit quand on se trouve suffisamment proche du répartiteur téléphonique. En gros, si l’abonné est situé à moins d’1,2 km, le VDSL2 permet de télécharger à un débit jusqu’à 90 méga bits par seconde au lieu de 20 avec l’ADSL actuel.  Pour l’envoi de fichier on peut passer à 30 méga au lieu de 1 méga maximum. Comme pour l’ADSL, plus l’abonné est loin du répartiteur téléphonique, plus le débit maximum diminue. Le VDSL2 nous permettra aussi d’être en dégroupage total, car actuellement, avec l’ADSL, nous sommes en dégroupage partiel ce qui oblige à conserver une ligne fixe Orange et ce qui peut être un problème pour certains d’entre nous.

Citation-Stephane-Vilboux-1

Pourquoi c’était important pour toi et pour les autres membres d’être chez un fournisseur d’accès associatif ?
Pour ce qui me concerne, il y a plusieurs raisons. La première, et la base de mon engagement, est la défense de la neutralité du Net. Ensuite, il y a cette idée de participer à ce qu’est ou devrait être Internet en participant aux choix du fournisseur d’accès et en ayant aussi une influence sur les décideurs politique. La FFDN, en lien avec d’autres associations, comme par exemple La Quadrature du Net, agit au niveau parlementaire, à la commission européenne, et influence les textes qui régissent le fonctionnement d’Internet. Il est important pour moi de participer à ce que peut être Internet sur des valeurs de neutralité et d’ouverture.

Est-ce que ces valeurs de neutralité et d’ouverture sont menacées aujourd’hui ?
Elles sont plus que menacées, malheureusement : elles sont enfreintes par beaucoup de fournisseurs d’accès. 
La neutralité du net, c’est l’idée que le fournisseur d’accès doit se contenter de vous connecter à tout Internet, et ne doit rien filtrer, bloquer, surveiller ou ralentir. Il ne doit donc pas intervenir. Je fais souvent le parallèle avec La Poste : on lui demande de transporter un courrier qui est dans une enveloppe et non pas d’ouvrir la lettre, de la lire, de la corriger, d’enlever ou de rajouter des mots ou de se dire que cette lettre n’est pas urgente et qu’elle ne partira que demain. Eh bien le fournisseur d’accès n’a pas non plus le droit de regarder ce qui passe dans ses tuyaux et de décider que telles données vont attendre et que d’autres ne passeront pas. 
Malheureusement la plupart des opérateurs commerciaux enfreignent ces règles. Par exemple, Orange bloque le port 25 ce qui t’empêche d’auto héberger tes mails. Autre exemple, quand tu es chez Free et que tu souhaites regarder des vidéos sur YouTube, le débit est médiocre, quand bien même tu aurais une bonne connexion. Free et Google sont en bisbille commerciale au sujet du financement des infrastructures permettant d’accroître la capacité de la bande passante. Google prétend que c’est à Free de faire son boulot de fournisseur d’accès, Free rétorque que c’est Google qui se fait de l’argent sur tout ce qui se passe et que lui ne gagne rien. Une guéguerre au détriment des utilisateurs qui sont les premiers impactés. 
En 2013, la fâcherie était telle que Free a décidé de bloquer, unilatéralement et sans annonce officielle, les publicités Google à ses abonnés. Un fournisseur d’accès qui bloque les publicités, l’idée est plutôt séduisante … mais ce qu’il faut avant tout retenir c’est que cette décision n’était pas transparente et que s’ils bloquent la pub, ils pourront bloquer tout autre chose demain.

Les contenus par exemple ?
Oui, les contenus. SFR, par exemple, compresse les images pour ses utilisateurs mobile. Son intérêt est que cela prenne moins de bande passante, mais l’utilisateur qui télécharge un contenu n’a pas forcément envie qu’il soit dégradé, surtout quand il n’a pas la possibilité de donner son avis. Voilà pour ce qui est de la neutralité du net, et c’est le cheval de bataille des fournisseurs d’accès de la fédération FDN.
 Notre autre combat aussi concerne la surveillance. Certaines lois, notamment celle de 2015 sur le renseignement antiterroriste, ont pour but de surveiller les citoyens par des systèmes de boîtes noires. Nous tentons alors de faire entendre notre voix pour contrer ces principes de surveillance car nous ne sommes pas 67 millions de suspects. Les décisions européennes insistent aussi pour dire qu’on ne doit pas surveiller tout le temps tout le monde cela étant contraire à la liberté d’expression et aux droits fondamentaux. La surveillance de certaines personnes nous paraît légale, si et seulement si, des soupçons sur leur activité sont fondés.
Le 14 novembre dernier le président de la CNCTR (Commission nationale du contrôle des techniques de renseignement) a révélé que la 1ère boîte noire utilisée par les services de renseignement a été mise en œuvre depuis le mois d’octobre !

Comment la FFDN et les FAI associatifs permettent de contourner ces problèmes de surveillance ?
On le fait à plusieurs niveaux notamment en se faisant connaître lors d’événements ou de salons pour toucher un public profane qui n’est pas forcément sensibilisé à cette problématique. Par exemple, nous avons récemment projeté le film Nothing To Hide (Rien à cacher) qui interpelle sur les questions d’enregistrements automatiques des données individuelles et la centralisation des données personnelles, ce qu’on appelle les silos de données. Tout le monde a ses mails chez Google ou ses photos sur Facebook, mais rare sont ceux qui ont conscience du danger que cela représente.

Citation-Stephane-Vilboux-2

Et alors quel danger cela représente ?
Le film s’intitule Rien à cacher car très souvent quand on parle de l’utilisation personnelle des données qui est faite par les géants du web, la conclusion des utilisateurs est que ce n’est pas grave car ils n’ont rien à cacher. Voilà où se situe le danger. Edward Snowden a dit très justement que « ce n’est pas parce qu’on a rien à dire que nous devons être contre la liberté d’expression ». Eh bien le rapport aux données est le même : ce n’est pas parce que nous n’avons rien à cacher que nous devons être contre la protection de la vie privée. 
Si vous estimez ne rien à avoir à cacher à un moment donné, d’autres estiment qu’ils ont des choses à cacher. Internet nous met en relation avec d’autres personnes et lorsque vous recevez des mails en étant chez Google, la personne qui vous écrit et qui n’a pas pourtant pas choisi Google, verra ses données transiter par Google. Mais qu’en est-il alors si cette personne souhaite préserver ses informations ?
 Dans un pays en guerre, en Syrie ou autre, nombreuses sont les personnes qui ont des choses à cacher : les journalistes, les opposants politiques … Et dans des pays en paix, on peut être activiste, syndicaliste, lanceur d’alerte et avoir légitimement des choses à cacher. Et puis, nous pouvons aussi nous dire que des informations qui ne sont pas à cacher aujourd’hui le seront peut-être demain. Nous ne savons pas qui sera au pouvoir : des choses qui sont légales aujourd’hui ne le seront peut-être pas demain. Nous pourrions être rassurés que nos données personnelles soient vraiment privées et pas analysées ou stockées dans un service quelconque pour nous reprocher demain certains faits.
 Le film Rien à cacher est en ça particulièrement intéressant car il montre la quantité de données qu’il est possible de récupérer. Il y a l’exemple de cet artiste pas très soucieux de sa vie privée : « ma vie n’est pas intéressante… je ne suis pas un terroriste, je m’en fiche qu’on prenne mes données ». Deux personnes, qui ne le connaissent pas, vont mettre un mouchard sur son téléphone portable et simplement récupérer toutes ses métadonnées (date, heure, personne avec qui il parle, position GPS, etc.). Deux semaines plus tard, ils vont lui faire un compte rendu et lui livrer son profil. Il prend alors conscience que l’on peut dresser un profil très précis de lui sans avoir regardé ses données, mais simplement en analysant ses métadonnées, et découvrir ses centres d’intérêt, son sexe, son âge, où il vit, qui il fréquente …

Peux-tu nous expliquer quel est intérêt de rejoindre FDN ou un FAI associatif ?
Rejoindre un fournisseur, ou tout du moins le contacter, cela peut vous aider à prendre conscience que l’on a des choses à cacher, ou que des gens ont des choses à cacher et que vous pouvez les aider. 
Aux États-Unis, les données personnelles sont utilisées par les banques ou les assurances pour choisir si vous êtes éligible à une assurance, si vous présentez un taux de risque acceptable ou pas. Ils analysent Facebook, vos mails, tout ce qui est à leur disposition. Si vous avez un cancer, vous allez peut-être avoir envie de le cacher pour ne pas être blacklisté des banques et autres compagnies d’assurance. L’assurance, qui est pourtant censée fonctionner sur le principe de la mutualisation des risques, détourne le système pour ne plus assurer que les gens qui sont solvables.

kym-ellis-453639

Tu nous parlais aussi de la brique Internet, est ce que tu peux nous en parler un peu plus en détail ?
La brique Internet est un projet que nous soutenons, mais que nous ne développons pas. C’est un petit ordinateur, qui permet de neutraliser sa connexion internet grâce au VPN quand on ne dispose pas d’un fournisseur d’accès neutre. Si tu es chez Orange ou SFR et que ce fournisseur d’accès bloque ou ralentit certaines données, tu peux neutraliser ta connexion grâce à un VPN et la brique permet de simplifier son utilisation. 
L’autre gros avantage de la brique est de faciliter l’auto hébergement. Dans une optique de protection de la vie privée et d’utilisation d’Internet, comme il a été initialement pensé et conçu, chacun peut être serveur sur Internet. Nous sommes tous clients et nous pouvons tous être serveur, il n’y a pas de raison d’avoir des silos de données Facebook, Google, etc. Vos mails et tous les services Internet peuvent être chez vous, sur votre brique, sur votre ordinateur. 
Cette brique Internet est prévue pour fonctionner avec Yunohost qui est une application permettant de déployer facilement un blog WordPress, un Wiki, un VPN … Son but est de nous éviter de taper des commandes ou de configurer des services, afin de mettre à la portée de tous le principe d’auto hébergement. 
Nous faisons régulièrement des commandes groupées pour réduire les frais de port, la brique coûte environs 70 euros par personne. Nous organisons des « Install party » pour installer tous ensemble ces briques et aider les personnes à les configurer, les prendre en main pour ensuite être autonome et disposer d’un serveur chez soi avec ses propres données. Chaque utilisateur a son nom de domaine, il a la main sur ses données et la brique est joignable depuis le monde entier comme n’importe quel serveur commercial.

Concrètement que dois-je faire si je veux changer d’opérateur Internet pour passer chez un opérateur associatif ?
Nous avons un test d’éligibilité sur Francilien.net, dans la rubrique « Nous rejoindre », pour vérifier les caractéristiques techniques de la ligne. A priori, si tu habites en Île-de-France, il n’y aura pas de souci. Si tu n’habites pas en Île-de-France, il te suffit de te rendre sur ffdn.org pour trouver le fournisseur d’accès associatif le plus proche de chez toi. Il y a deux formulaires à remplir : un pour adhérer à l’association et un autre pour souscrire à l’abonnement. Si tu prends l’ADSL chez nous, il faut être en dégroupage partiel, c’est à dire posséder une ligne fixe Orange, et nous transmettre un justificatif de ta dernière facture Orange. Il te faut aussi un modem ADSL, ce qu’on appelle une box chez les fournisseurs d’accès commerciaux. Grâce à l’arrivée du VDSL2 il n’y a plus besoin de ligne fixe, tu peux être dégroupé totalement.
Au sujet de ces box, on croit souvent à tort, que le fournisseur nous l’offre mais, dans les faits, il s’agit d’une location mensuelle de l’ordre de 3 euros par mois. De notre côté, il faut que tu l’achètes. N’importe quel modèle peut faire l’affaire et coûte entre 15 et 20€. Bien sûr, si tu ne sais pas lequel choisir, nous pouvons te renseigner. Après il va se passer deux trois semaines, le temps de la construction de la ligne, puis nous t’envoyons tes identifiants afin de configurer ton modem. Là encore, si tu ne parviens pas à le faire nous pouvons t’aider. Et à partir de ce moment-là tu seras enfin connecté à Internet via un fournisseur d’accès libre.

Citation-Stephane-Vilboux-3

Même avec un fournisseur associatif, nous devons souscrire à un abonnement Orange ? Comment puis-je échapper à Orange si je passe, quoiqu’il arrive, par Orange ?
Pour fournir de l’ADSL, nous et tous les fournisseurs de réseau, nous passons par ce qu’on appelle la boucle locale, c’est à dire la ligne téléphonique historique qui appartient à Orange : nous n’avons pas le choix. Cependant, en 2004, Orange a été sommé par l’Europe d’ouvrir cette partie à la concurrence et on a pu voir d’autres entreprises, notamment Free, proposer du dégroupage partiel et de l’ADSL. Physiquement et techniquement, tu n’échappes jamais à Orange si tu veux de l’internet filaire, ta liberté de choix se porte seulement sur ton fournisseur d’accès. Si tu prends une connexion chez nous, c’est nous qui allons gérer la connexion. Tes données iront de chez toi au central téléphonique, ce qui constitue la partie d’Orange qui se contente de les acheminer et n’intervient pas dessus.  Ensuite, on utilise une collecte ADSL et un opérateur récupère le flux de nos abonnés pour nous les transmettre. Il y a donc plusieurs acteurs dans la boucle mais pour ce qui est du filtrage, de la surveillance ou du bridage le fournisseur d’accès est le seul à pouvoir intervenir.

Ceci étant dit, et comme je te le disais nous proposons maintenant du VDSL qui est en dégroupage total et nous n’aurons donc plus besoin de ligne fixe.  Ça allégera la facture de nos abonnés de 7€ par mois environ.

caique-silva-492103Et mon abonnement à qui je le paye alors ?
Ton abonnement ADSL tu le payes à Franciliens.net, mais comme tu es en dégroupage partiel pour le moment, tu continues à payer ta ligne fixe Orange. La ligne fixe coûte environs 18 euros par mois et l’ADSL environ 32 euros par mois, soit un total à 50 euros. Nous ne sommes pas compétitifs au niveau du prix si on se compare aux fournisseurs d’accès commerciaux. Mais, j’insiste sur le fait que nous ne fournissons pas le même Internet : le nôtre est neutre ! 
Avec le VDSL, notre abonnement passe à 43 euros par mois mais sans les 18 euros de ligne fixe ce qui abaissera le coût global de 7 euros. 
Et si les internautes ont déjà la fibre ou le câble et ne souhaitent pas revenir à un débit inférieur – ce que je peux très bien comprendre – ils peuvent simplement opter pour notre VPN à 8 euros par mois qui leur garantit un Internet neutre.

C’est quoi la suite pour toi et pour Francilien.net ?
Nous avons des projets de liaisons radio, autrement dit un pont wifi pour des personnes qui habitent sur des péniches et qui n’ont pas de liaison Internet ou alors une très mauvaises. 
Et il y a aussi un projet au long cours qui nous tient à cœur et pour lequel nous avons mis en place des groupes de réflexion, celui de pouvoir offrir de la fibre. Cela s’annonce compliqué en raison de la réglementation et de la délégation des services publics. La manière dont est organisée la fibre ne facilite pas l’accès aux petits opérateurs que nous sommes. On espère pourvoir y parvenir un jour.
Enfin nous sommes présents au PSL (Premier Samedi du Libre) chaque premier samedi du mois au Carrefour Numérique, à la Villette à Paris, pour parler neutralité du net, auto hébergement, données personnelles. Tout le monde y est le bienvenu !

Qu’est-ce que tu espères apporter à demain ?
Simplement la liberté et le respect de la liberté numérique.

Une réflexion

  1. Ping : Interview sur le site Conversationalist – Franciliens.net

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :