Stéphanie Andrieux

Bonjour Stéphanie, peux-tu nous dire qui tu es et ce que tu fais?

Je suis présidente et fondatrice de Benenova, une association dont l’objet est de faciliter l’implication bénévole de toute personne ayant envie d’agir concrètement.

Stéphanie Andrieux PortraitComment en es-tu arrivée là ?

C’est un long parcours ! J’ai commencé à être bénévole, et à adorer cela, à l’adolescence. L’un des points marquants dans la genèse de Benenova, c’est la période de 5 ans pendant laquelle j’ai vécu à San Francisco. Là-bas, en voulant découvrir la ville et me créer un réseau d’amis, j’ai commencé à m’impliquer via Hands On Bay Area ; cette asso proposait un « cahier d’action » dans lequel les gens pouvaient s’inscrire afin de participer à des actions bénévoles. Je me suis inscrite pour servir des repas, jouer avec des enfants dans des centres d’accueil pour sans-abri, etc.

Nous étions toujours réunis en petit groupe : les bénévoles que j’ai rencontrés sont souvent devenus des amis et petit à petit j’ai voulu prendre plus de responsabilité dans l’asso, jusqu’à prendre part au conseil d’administration. Ça a été une expérience très forte. J’ai pu me rendre compte de l’impact que peut avoir le bénévolat : aussi bien pour les associations soutenues que pour les bénévoles eux-mêmes. Je suis convaincue que la société est le résultat des actions de ceux qui la composent : si chacun participe à la rendre meilleure, nous serons d’autant plus forts. Rares sont ceux qui ont les disponibilités et la visibilité suffisantes pour un engagement bénévole régulier, toutefois, si chacun peut dégager quelques heures de temps en temps et mettre la main à la pâte, les conséquences positives sur le monde qui nous entoure sont gigantesques !

Je suis rentrée de San Francisco en France avec des étoiles plein les yeux en me disant que j’allais lancer ce principe ici. J’ai quand même fait un passage par la case réalité en trouvant d’abord un emploi payé ! J’ai rejoint avec enthousiasme l’Afev, une asso qui mobilise les étudiants pour être bénévoles deux heures par semaine afin d’accompagner des jeunes dans leur scolarité.

Ma première intervention pour mobiliser les étudiants était à Nanterre, 30 000 étudiants. J’avais besoin de recruter 50 bénévoles, la tâche semblait facile… Eh bien, pas du tout ! Il y a 10 ans, l’envie de s’engager n’était pas du tout la même qu’aujourd’hui. Suite à l’Afev, j’ai rejoint les équipes d’Unis-Cité. Petit à petit j’ai remarqué une évolution, tant du côté des citoyens que des associations. Avec Unis-Cité, nous proposions des missions de service civique de 6 à 9 mois; quand des jeunes venaient nous voir pour s’engager, beaucoup nous disaient que c’était trop long car ils étaient uniquement disponible une semaine par-ci, et une fin de mois de par-là. On sentait une vraie frustration de leur part, car malgré leur envie d’agir, ils ne trouvaient pas d’association à rejoindre sur ces disponibilités réduites.

Le constat semblait être le même auprès de nos partenaires associatifs, eux aussi recevaient un nombre grandissant d’appels de personnes souhaitant les aider, mais disponibles sur des périodes de temps ponctuelles. Avec peu de moyens à consacrer à la gestion des bénévoles, et des habitudes ancrées dans le recrutement de bénévoles réguliers et à long terme, les associations répondaient quasi-exclusivement par la négative (ou ne prenaient pas au sérieux ces demandes).

Toutes ces énergies individuelles gâchées, je trouvais cela vraiment insupportable ! C’était extrêmement décevant et décourageant pour les individus ayant fait la démarche de contacter des associations et ayant envie de se rendre utiles, et en même temps, les assos se privaient d’une aide ponctuelle au profit de la recherche de bénévoles longue durée qu’elles peinaient à trouver!

J’avais toujours en tête le modèle que j’avais expérimenté à San Francisco. Si ça marchait là-bas, pourquoi est ce que ça fonctionnerait pas ici ? Début 2013, j’ai pris mon bâton de pèlerin et je suis allée voir toutes les associations dont la mission était la mobilisation et la mise en relation de bénévoles : France Bénévolat, Passerelle & Compétences, ProBono Lab, etc. Je leur ai demandé s’il existait déjà une structure permettant aux citoyens de trouver facilement où s’investir bénévolement sur des temps courts et ponctuels. Si l’initiative avait existé, je lui aurais simplement proposé mon aide. On m’a répondu qu’en effet, de plus en plus de citoyens se manifestaient pour agir ponctuellement, mais que l’offre n’existait pas.

Je suis alors allée voir des associations que je connaissais bien en leur proposant le projet. Il a fallu les convaincre que des bénévoles venant ponctuellement sur des missions de 2 heures allaient pouvoir être utiles sans être un poids. Certaines d’entre elles ont adhéré à l’approche et on a pu tenter l’aventure. En ce qui concerne les bénévoles, au début nous n’avions pas de site internet, j’envoyais simplement un mail à tous les gens de mon réseau. La première action a eu lieu le 23 octobre 2013, suivie rapidement d’autres, toujours en mode pilote. Les bénévoles en ont parlé positivement autour d’eux, les associations été rassurées et à partir de là, tout a été relativement rapide. L’expérimentation terrain fonctionnait et nous pouvions affiner nos méthodes de gestion des bénévoles ponctuels : l’idée était de faciliter les choses tant pour les bénévoles que pour les associations, pour que toute envie d’agir se transforme en participation réelle et utile.

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J’ai contacté Points of Light, le réseau dont faisait partie Hands On Bay Area. Depuis mon expérience à San Francisco, le réseau avait bien grandi. En plus des 250 villes aux US, il regroupait également des initiatives dans plus de 30 pays. Souvent des personnes, qui, comme moi, avaient connu le concept aux Etats-Unis, voulaient le développer chez eux. En constatant que cela fonctionnait bien dans des villes comme Rome ou Londres, j’ai été confiante dans la réussite de ce projet à Paris !

Très rapidement, les Italiens de MilanoAltruista, collègues via le réseau, nous ont proposé de réutiliser gratuitement leur site plutôt que de fonctionner de manière « artisanale » avec notre mailing list. Ce fut assez folklorique : leur développeur était italien, écrivait un peu l’anglais mais le parlait très mal et ne parlait pas Français non plus. De notre côté personne ne parlait Italien et personne n’était développeur. Au final, le site est quand même sorti dans une version qui… faisait l’affaire. Ahaha ! Le fait de permettre aux bénévoles de choisir leurs actions sur un calendrier en ligne a permis un premier changement d’échelle.

Depuis le début de Benenova, j’avais embarqué Benoit, un ancien collègue d’Unis-Cité avec lequel j’ai toujours aimé travailler, pour développer le projet. Benoit a une soeur à Nantes, c’est grâce à elle que deux Nantais, Nicolas et Laurent, nous ont contactés pour lancé Benenova à Nantes en 2014. Nous avons mené ensemble une campagne de financement participatif pour développer le site que nous utilisons actuellement.

Le bénévolat avec le sourire, Benenova

Mais alors, Benenova, comment ça marche ?

Toutes les actions que nous développons et proposons répondent à un format et des critères particuliers : elles sont courtes (2 à 4 heures), ponctuelles (pas besoin d’engagement dans la durée), concrètes (sur le terrain sans besoin de compétences) et collectives (pour créer du lien entre citoyens).
Pour les bénévoles, il faut que l’expérience soit simple, utile et enrichissante. Côté association, il faut que l’équipe de bénévoles réponde à un besoin réel et que sa venue n’ajoute aucune lourdeur de gestion. C’est le rôle de Benenova, nous nous occupons de la mobilisation grâce au site, nous nous assurons que les bénévoles se rendent au bon endroit et à la bonne heure grâce à une confirmation et un rappel regroupant toutes les informations concernant l’action, et selon les besoins, nous accueillons également les bénévoles sur le site des actions grâce à nos “Supernovas ». — Petite précision, les supernovas sont des bénévoles avec un peu plus d’expérience qui servent de point de contact et de facilitateurs entre les bénévoles et l’association. — A partir de là, le bénévole peut se concentrer sur la seule chose qu’il a à faire : mener ses missions … et rencontrer ses coéquipiers du jour !

Au-delà du site, Benenova rend visite à toutes les associations pour bien comprendre ce qu’elles font et ce dont elles ont besoin afin de leur fournir une aide adaptée.

Au lancement du site actuel il y a un peu plus de 2 ans, il y avait 600 bénévoles, maintenant il y en a plus de 6 500. Sur Paris, il y a à peu près 200 actions collectives par mois. Il faut que les gens puissent chercher et trouver rapidement leurs actions. Nous allons donc sortir un nouveau site au printemps pour ajouter un moteur de recherche au site.

Benevolat d'entreprise par BenenovaVous proposez également des actions pour des entreprises ?

Oui, pour plusieurs raisons : d’une part cela fait partie de notre modèle économique, puisque l’association est rémunérée pour le temps passé à organiser des actions sur mesure pour des salariés d’entreprise. D’autre part, les salariés, qui typiquement ne disposent que de peu de temps libre, font partie de nos “cibles bénévoles”. Lorsque des entreprises permettent à leurs collaborateurs de participer à des actions sur leur temps de travail, cela permet de les sensibiliser et, qui sait, de les inspirer à recommencer sur leur temps personnel. Dans tous les cas, cela permet d’impliquer des équipes de bénévoles pour le bien commun. Enfin, pour nos partenaires associatifs, ces partenariats avec les entreprises rendent possible des actions qui ne le seraient pas avec le fonctionnement classique de Benenova, soit parce qu’il y a besoin d’un plus grand nombre de bénévoles, soit parce que l’achat de fournitures coûteuses est nécessaire. Nous partons toujours des besoins des associations.

Nous arrivons à toucher des profils d’entreprises variés, soit un manager avec son équipe, soit toute une entreprise pour un événement donné; il peut y avoir une thématique particulière liée à leur politique RSE, mais ce n’est pas toujours le cas. Lorsqu’ils n’ont pas d’idée préconçue, nous passons le temps nécessaire pour bien comprendre les attentes et problématiques internes afin de leur proposer les actions les plus adaptées, par exemple plus logistiques ou plus orientées vers l’humain.

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D’ailleurs, Benenova réalise des études d’impact, qu’est-ce qu’il en ressort ?

Oui, lorsqu’on lance un projet, on le fait car on croit fort aux impacts positifs qu’il va générer. Sauf qu’au bout d’un moment tu n’as plus envie de spéculer sur les conséquences de ce que tu as mis en place : un retour tangible, mesuré, est nécessaire, pour valider les postulats, et adapter les approches là où il le faut. Tous les ans, nous envoyons un questionnaire à nos partenaires associatifs et à tous nos bénévoles afin de mesurer l’impact qu’a eu pour eux le bénévolat “format Benenova”. Ce qui est intéressant, c’est que les réponses sont très similaires d’une année sur l’autre.

Ce qu’il faut retenir de ces études ? C’est notamment qu’environ 4 bénévoles Benenova sur 10 n’avaient jamais été bénévoles avant. C’était notre objectif, proposer un bénévolat facile d’accès pour permettre à des gens de faire un premier pas vers l’engagement. Et pour 60% de nos bénévoles, l’engagement continue de manière plus durable. Ce constat nous permet de répondre aux critiques qui nous accuseraient de promouvoir un bénévolat en mode zapping. Par ailleurs, plus de la moitié des associations qui travaillent avec nous disent avoir recruté des bénévoles réguliers via les équipes ponctuelles. Donc ce n’est pas que du one-shot, on arrive à créer une étincelle, c’est vraiment génial !

Autre point important : 83% de nos bénévoles disent avoir changé de regard sur les problématiques rencontrées sur les actions. J’en suis convaincue, quand tu sors les gens de chez eux et que tu les mets en contact direct avec des situations ou personnes dont ils ont pu entendre parler de manière distanciée, cela les poussent à réagir différemment. Franchement, quand tu distribues des repas et que tu vois qu’il y a 700 personnes qui attendent, tu abordes les gens que tu vois dans la rue de manière complètement différente. Personnellement, je ressors toujours heureuse des actions auprès de personnes souffrant de handicap mental parce que la relation que tu as avec eux est sincère. Tu y vas en pensant que tu va leur apporter quelque chose et au final c’est toi qui ressort grandi de ce que tu as appris. Même si les bénévoles ne viennent qu’une fois, ça vaut quand même le coup de les sensibiliser à la différence et à l’apprentissage; c’est très important.

Il y a une vraie crise du bénévolat régulier auquel vient s’ajouter le fait que les associations peuvent parfois user des bénévoles sur des tâches répétitives. 70% de nos partenaires nous ont fait savoir que nous leur avons permis d’éviter de fatiguer leur bénévoles réguliers. Prenons l’exemple d’une asso qui récupère des jouets pour les enfants, l’une des tâches va consister à trier ces jouets. En tant que bénévoles, le tri de jouet c’est sympa à faire, mais si tu le fais toutes les semaines, tu vas finir par en avoir assez. Bien entendu il y a des réguliers qui continuent de faire le job parce que le tas de jouets continue de grandir mais ces bénévoles auraient sûrement pu participer à une tâche plus stratégique comme la gouvernance de l’asso ou le développement d’autres projets. Et des équipes de bénévoles Benenova peuvent venir les soutenir sur le tri et ainsi découvrir l’association en étant au coeur de ses actions. C’est un message que j’essaie de délivrer aux associations, nous pouvons les aider à gérer leurs bénévoles autrement.

Est-ce tu peux partager avec nous une belle histoire de bénévolat ?
J’en ai plein ! Par exemple, j’ai récemment participé à une action pour L’un et l’Autre, une association qui distribue des repas chauds. Quand j’arrive, j’aime bien échanger avec les bénévoles pour leur demander comment ils ont découvert Benenova. Un jour, une dame m’a répondu que c’est sur les conseils de son médecin qu’elle s’était lancée. Elle faisait une petite déprime, elle ne se sentait pas bien et son médecin lui avait tout simplement conseillé de se rendre sur Benenova et de participer à des actions. Je ne sais pas qui est ce médecin mais je le remercie pour sa prescription. Ahaha. Il est vrai que si le bénévolat peut sortir les gens de la déprime et de la morosité, allons-y !

Et puis, il y a ces belles histoires qui mettent du temps à nous parvenir : pendant longtemps, les bénévoles n’osaient pas nous dire quand ils s’engageaient directement auprès des associations découvertes via des actions ponctuelles Benenova. Je ne sais pas pourquoi, ils devaient se sentir coupable, comme s’ils nous faisaient des infidélités ! Parfois, en les croisant, ils nous avouaient à demi-mot qu’ils ne s’inscrivaient plus sur Benenova parce qu’ils adoraient telle ou telle asso et qu’il y allaient directement. On a du communiquer auprès de tout le monde pour leur dire que l’on trouvait cela génial ! Ahaha.

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Tu as évoqué le réseau Point of Lights, tu peux nous dire en quoi cela profite à Benenova ?

Il faut savoir que ce réseau est très informel, il n’y a pas de lien juridique ni hiérarchique entre les structures, tout le monde est là pour échanger. Ça nous permet de nous rendre compte qu’aux 4 coins du monde, nous faisons des choses parfois assez similaires !
Nous avons un groupe Facebook commun, un répertoire pour pouvoir tous se contacter. Nous organisons chaque année une rencontre entre les membres du réseau. En avril dernier, 26 pays étaient représentés au rassemblement de Paris, un record ! Nous partageons beaucoup : initiatives, bonnes pratiques, bons tuyaux, contacts… et puis c’est toujours important d’avoir des gens autour de soi des personnes inspirantes, et le réseau regroupe beaucoup de personnalités emblématiques !

Quelle est la suite pour toi ?

Pour Benenova, mon objectif est de faire en sorte de bien lancer le bateau, pour qu’il puisse naviguer largement au-delà de mon implication. La vraie réussite d’un projet, c’est aussi sa capacité à durer et grandir au-delà de ses fondateurs !

Pour Benenova, il y a actuellement 2 axes de développement principaux. Nous croyons beaucoup à la mixité, et travaillons donc à la possibilité d’avoir des bénévoles en situation de handicap parce que l’on peut être handicapé ET bénévole. On travaille également avec 3 centres d’accueil pour personnes mal logées ou en grande précarité pour trouver des modalités d’engagement qui leur conviennent. Ils disposent de temps libre et veulent se rentre utile. En terme de confiance en soi, savoir que l’on n’est pas juste un “aidé”, mais que l’on est un membre à part entière de la société qui peut contribuer au bien être des autres, est très important ! Ce n’est pas facile à mettre en place, notamment parce qu’il y a une fracture digitale, et d’autres freins. Nous sommes en train d’instaurer un système de personnes référentes au sein des centres, des temps de formations, etc.

Aide aux réfugiés, Benenova.

Il y a également le développement territorial, nous sommes présent en Ile-de-France, Lille et Nantes. Lyon est en train de se lancer. Nous pratiquons l’essaimage avec un accompagnement poussé. Lorsque des gens viennent nous voir pour développer Benenova dans leur ville, nous leur apportons un soutien, un accompagnement afin d’ancrer véritablement les structures dans le tissus associatif local. Cela nous prend plus de temps mais cela a également plus de sens. Ce n’est pas à Benenova Paris de décréter que telle ou telle ville a besoin du projet.

Qu’est-ce que tu espères apporter à demain ?

J’espère changer la façon dont nous concevons le bénévolat et nos modes de participation. J’ai envie de casser cette image d’Epinal du bénévolat, le bénévole comme quelqu’un d’exceptionnel, bon et généreux, qui aurait quelque chose de plus que le commun des mortels. Nous voulons démontrer que le bénévolat, c’est pour tout le monde : toutes les contributions même les plus petites apportent quelque chose, c’est facile et il suffit de s’y mettre.

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