Max Brun

Direction Noisy-le-Grand pour parler aide aux devoirs. Des complications à mettre en place une aide efficace, aux aspects positifs comme l’impact sur les notes et le comportement à l’école, Max nous rappelle que la générosité n’a pas nécessairement de valeur monétaire.

Bonjour Max, peux-tu nous dire qui tu es et ce que tu fais ?
Dans la vie, je suis webmarketeur, je fais du marketing digital dans une agence web. Je fais principalement du SEO et SEA, c’est-à-dire le référencement naturel et le référencement payant des sites internet. Au-delà de ça, je m’occupe aussi de faire de la pub sur Facebook.

À côté de cela, je suis responsable de l’aide aux devoirs dans une association située à Noisy-le-Grand dans le 93. Je me charge d’organiser et de planifier tout ce qui concerne l’aide aux devoirs au sein de l’association. Ce qui me prend le plus de temps, c’est le recrutement de bénévoles ; c’est la partie la plus complexe de mon activité.

Mac Brun Portrait.jpgComment tu en es arrivé là ?
Pour dire l’histoire simplement, ça date de 2015. À l’époque, j’étais dans une association, un mouvement antillais — je suis antillais —. J’avais fait ma généalogie, j’étais remonté jusqu’à 1750 et je voulais partager ça avec quelqu’un. Je voulais aussi être dans l’associatif et j’ai trouvé une association qui faisait de la généalogie. Le hic c’est que les personnes qui venaient dans cette asso étaient plus âgées que moi. Alors, je me suis tourné vers une autre association qu’un ami d’enfance m’avait recommandée : une association liée au mouvement ultra-marin. C’est une très bonne association mais avec laquelle j’avais du mal à être en phase au niveau du projet. Leur projet, c’était de valoriser le travail des ultra-marins, et je trouvais cela trop communautaire. Bien évidemment les communautés doivent être valorisées, mais je ne pense pas qu’elles doivent être au centre du projet. J’ai donc quitté cette asso.

J’étais un peu embêté : alors que je voulais être dans une asso, j’en étais dépourvu ! C’est là que j’ai pensé à faire de l’aide aux devoirs. Je suis allé sur Google, j’ai tapé “Aide aux devoirs Noisy le grand” et j’ai trouvé l’AJPN (Association des Jeunes du Pavé Neuf) juste à côté de chez moi. Je suis tombé sur leur page Facebook, j’ai regardé et j’ai passé un coup de fil au dirigeant de l’asso. Je me suis présenté, j’ai expliqué comment je pouvais participer puis j’ai été convié à un rendez-vous qui s’est bien passé et à l’issu duquel je me suis engagé. Après un an dans cette association, parce que j’étais impliqué, parce que j’apportais tout ce que je pouvais, je suis devenu responsable de l’aide aux devoirs au sein de l’asso.

J’ai pris conscience récemment que ça me prenait de plus en plus de temps. Mais ça ne me gêne pas car je vois que les résultats que nous obtenons vont dans le bon sens, et ce beaucoup plus rapidement que ce à quoi je m’attendais.

D’où te vient cette volonté de t’impliquer dans le monde associatif ?

Pour être honnête, je n’ai pas compris tout de suite pourquoi je voulais m’impliquer dans le monde associatif, je ne l’ai compris qu’après coup. En fait, j’ai vécu dans un quartier difficile, j’ai aussi eu une vie difficile et j’ai réussi à m’en sortir grâce aux études — comme mes frères et sœurs d’ailleurs. Notre mère nous a beaucoup poussés dans ce sens. Comme je disais, ce n’est pas quelque chose à quoi j’avais réfléchi auparavant, mais après coup je me dis que les jeunes que j’aide aujourd’hui, c’était moi il y a 15 ans ; je me reconnais en eux. Quand on était jeunes, des gens nous ont aidés — ma mère a pu rencontrer plein de gens biens dans son parcours —, je suis content de pouvoir être cette aide-là aujourd’hui.

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Est-ce que tu peux nous parler de ton association ?

L’AJPN, l’association des jeunes du pavé neuf ; le pavé neuf est un quartier de Noisy-le-Grand. C’est une association créée par Ibrahima Wagne, et je tiens à parler de lui car c’est un homme bien. Il aurait pu créer une simple association de foot mais il a préféré la diviser en trois entités : un club de foot, l’AJPN FC ; une entité qui promeut la vie locale, où l’on va avoir des rencontres autour des arts culinaires, des rencontres de femmes du quartier, où l’on donne des cours de langues étrangères ; et enfin l’aide aux devoirs et la découverte métier. Il a pensé à tout le monde et a créé des entités pour chacune des populations du quartier.

Nous faisons de l’aide aux devoirs, mais aussi des ateliers de découverte métier. On en a fait un récemment : on est allé à La Poste parce que l’un de nos bénévoles y travaille. On a eu la chance de faire découvrir le métier de facteur aux jeunes ; même moi j’ai appris plein de choses ! Les jeunes étaient super contents.

Comme je disais, je viens d’un milieu défavorisé. Ma mère ne travaillait pas et le cercle social qu’elle avait se limitait à quelques personnes de l’église qu’elle fréquentait. Nous n’étions donc pas très sensibilisés à la variété des métiers qui existent. Les métiers que l’on connaissait, c’est ce que l’on voyait à la TV : médecin, avocat… mais ça s’arrêtait là. Je pense que c’est un gros manque dans les milieux défavorisés, les enfants n’ont pas l’occasion de se rendre compte qu’il existe une multitude de métier. La découverte métier n’existait pas dans l’association quand je suis arrivé et c’est moi qui l’ai suggérée car j’aurais aimé avoir la chance de découvrir que même si tu n’arrives pas à être médecin, tu peux quand même autre chose, être quelqu’un qui apporte à la société mais différemment.

L’idée c’est d’arriver à faire comprendre aux gosses qu’entre médecin et éboueur, il y a énormément de métiers intermédiaires et que ce n’est pas parce que l’on n’arrive pas à être médecin qu’il faut se décourager. C’est pour cela que nous essayons de mettre en avant tous les types de métiers et pas seulement les métiers valorisés socialement. Il n’y pas de sot métier, il n’y a que de sottes gens, n’est-ce pas ? Ahahah !

En ce qui concerne l’aide aux devoirs, nous faisons cela trois soirs par semaine. On est situé dans La Maison pour tous, où il y a une autre association avec laquelle on doit collaborer et s’arranger : Proxité. C’est une association très bien, on a beaucoup à apprendre auprès d’eux. Nous avons séquencé l’aide aux devoirs par âge : le mardi c’est les primaires, le mercredi c’est les lycéens, et le vendredi c’est les collégiens. On a de la chance, la plupart des bénévoles ont fait des études et nous sommes très intergénérationnels, on a des retraités, des actifs, des jeunes actifs et des étudiants. Ce mélange de générations est très important pour nous.

On a environ un bénévole pour 3 ou 4 enfants, ce qui est beaucoup trop. S’occuper d’un enfant c’est beaucoup de boulot, d’ailleurs je tire mon chapeau aux profs qui doivent gérer une classe entière. Mais, pour notre part, nous n’avons pas profité de formation à la pédagogie, il nous est donc compliqué d’enseigner à plusieurs élèves en même temps. Ainsi, l’idée est d’arriver à avoir un ou deux élèves par bénévole. Pour y arriver on séquence les séances en deux heures, les bénévoles n’ont que deux enfants par heure, le reste du temps les deux autres enfants font un atelier ludique. C’est mieux mais ça reste insuffisant, certains élèves ont de grosses lacunes, ils leur manquent les fondamentaux. On va essayer de recruter des bénévoles pour arriver à un élève pour un bénévole.

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Comment fonctionnez-vous concrètement ?
En fonction des compétences du bénévole, on va l’affecter à un élève. Par exemple, mes points forts sont les maths et le français, donc j’aide les élèves les plus en difficulté sur ces sujets-là. Pour d’autres bénévoles ce sera les langues alors on les paires avec les élèves qui ont des difficultés en langue etc. Nous affectons donc un bénévole à un ou plusieurs élèves qu’il va suivre pendant toute l’année. C’est pour cela que c’est compliqué d’avoir plus de 2 ou 3 gosses à gérer par personne, suivre plusieurs enfants sur un an c’est une charge de travail trop importante. Il ne faut pas oublier que les gens sont bénévoles et que rien ne les oblige à s’engager. Il faut aussi pouvoir s’habituer à l’élève, car il y a un rapport d’autorité qui naît avec lui et il faut avoir le temps d’installer cette relation d’humain à humain. D’autant plus que ce sont des enfants, il faut pouvoir les canaliser car ils sont pleins d’énergie.

Je m’occupe de 4 élèves, et parfois, j’ai l’impression de ne pas aider. Si j’en avais deux, je pourrais mettre toute mon énergie, toute ma concentration sur ces deux élèves mais quand tu en as 4, tu divises ton énergie et tu te sens moins utile. Cela dit les notes progressent, le collège où vont les gosses a accepté de nous rencontrer parce qu’ils ont senti que notre travail était bénéfique donc nous sommes quand même utiles mais moins que si on avait un ou deux élèves à gérer. Idéalement, on voudrait se rapprocher de ce que fait Proxité, ils ont un bénévole par élève mais avec une approche un peu différente quand même.

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C’est-à-dire ?
Ils n’ont pas de rapport de bénévole à élève mais plutôt de grand frère ou grande sœur. Les jeunes signent un contrat, s’ils ne se sentent pas bien ils peuvent appeler le bénévole. Étant jeune, leur approche n’aurait pas nécessairement fonctionné avec moi. C’est peut-être un peu trop intrusif à mon sens, l’élève a un rapport trop proche avec le bénévole mais ce n’est que mon avis personnel. En tout cas, ce n’est pas la vision que j’ai pour l’aide aux devoirs de l’AJPN.

Justement, quelle est votre approche pédagogique ?
​L’élève se présente à l’aide aux devoirs en semaine, ou à l’atelier métier le samedi. Il sait qu’il vient pour faire son aide aux devoirs, je ne suis qu’un bénévole qui fait l’aide aux devoirs et ça s’arrête là. Bien évidemment si un gosse me croise dans la rue, il peut me dire bonjour, je lui répondrai avec le sourire mais nous évitons d’être intrusif notamment avec les enfants qui ont peut-être des problèmes à la maison. Ce n’est pas le cas pour tous, ceux qui viennent à l’aide aux devoirs sont quand même ceux qui sont le mieux accompagnés par leur parents. On est là pour aider les gosses dans leurs devoirs et les orienter dans leurs parcours scolaires. Ce qui serait parfait ce serait d’avoir un bénévole qui serait conseiller d’orientation ou qui s’y connaissent en orientation. Nous on essaye d’aider en cherchant sur internet mais ce n’est pas notre spécialité.

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Vous êtes donc dans une perspective quasi-académique, vous les aidez pour leurs devoirs, vous leur suggérez des pistes avec les ateliers métiers et vous vous en tenez à ce cadre-là ?

En fait, le président de l’association a sa fille au collège. Il va aux réunions de parents d’élèves et il a des retours concernant les notes. C’est surtout par lui que nous avons des liens avec le collège et que nous avons pu rencontrer le proviseur et les enseignants. Ils nous ont expliqué que eux aussi faisaient de l’aide aux devoirs et qu’il allait falloir que l’on se rencontre à nouveau pour s’organiser afin de savoir sur quelles matières nous pouvions nous focaliser, parce que eux manquent de moyens sur certains points alors que nous pas, et vice-versa. On s’est accordé sur des rencontres trimestrielles avec le collège, Proxité et notre asso qui vont nous permettre d’organiser tout cela.

Nous avons pu constater des améliorations au niveau des notes, mais il y a eu aussi des améliorations sur le comportement. Avec les enfants c’est parfois un cercle vicieux : l’élève a une mini dispute avec un professeur, la fatigue aidant, le professeur ne prend pas le temps d’en discuter avec lui après coup et l’élève se braque. C’est arrivé de nombreuses fois qu’un élève me fasse un retour sur une situation semblable à celle-ci ; je lui dis simplement que le professeur ne pensait pas à mal, que la situation aurait pu être arrangée avec de la communication et souvent l’élève est d’accord. C’est pour cela que ça va être intéressant de se rapprocher des profs, parce que ça va nous permettre de recadrer un enfant si nécessaire, car nous ne sommes pas dans le même rapport d’autorité. Le gosse réagira moins violemment avec nous. Et puis on est aussi peut-être un peu plus proche d’eux de par nos origines, même si j’essaie complètement de sortir de ces logiques-là. Pour eux, parler de quelqu’un en tant que babtou ou re-noi c’est amical, mais il y a des choses cachées par ces notions et je ne trouve pas ça sain d’employer ces mots-là. Je les encourage à parler autrement.

Nous avons donc des améliorations au niveau du comportement. Certains enfant étaient déjà très bien avant l’aide aux devoirs, mais nous avons favorisé des comportements vertueux comme s’exprimer un peu plus à l’oral, être un moins timide etc. La majorité des élèves qui viennent sont des filles, environ 80%. Elles sont plus timides que les garçons, elles ont ainsi tendance à ne pas s’exprimer à l’oral : les professeurs semblent le prendre personnellement, mais je pense que le problème est plus profond que cela. A noter que les garçons étaient là l’an dernier mais c’est parce qu’il y avait une sortie à gagner à la fin de l’année. Ah ah ah ! Ce qui est intéressant de constater, c’est qu’on retrouve la même chose chez les bénévoles : quand ça devient sérieux, les gars commencent à partir. Au début c’était brouillon, tous les gamins étaient dans la même salle, les gamins ne faisaient pas leur devoir etc. À cette époque, la majorité des bénévoles étaient des hommes. Maintenant que c’est plus sérieux, plus structuré il ne reste que des femmes. Nous essayons quand même de recruter des bénévoles et des élèves hommes.

Comment votre initiative est perçue dans le quartier, que soit au niveau des gosses mais aussi des familles ?
De manière positive. Vraiment super positive. À part quelques cas isolés qui réagissent d’une manière que je ne saurais décrire, la majorité des gens est extrêmement contente. Les gens savent que nous sommes là pour les aider, ils savent que les enfants sont contents.

Même les enfants, quand on leur dit qu’il va falloir faire les devoirs, ils se fâchent et dès qu’ils commencent à travailler, ils sont contents, ils apprennent. Au final, je pense qu’ils ont peur, peur de mal faire, de dire une bêtise mais quand ils s’aperçoivent que ce n’est pas grave de se tromper, ils sont heureux. Pour te dire à quel point nous recevons un accueil positif, les familles ont invité Mélissa — bénévole et responsable de l’aide aux devoirs, qui se trouve par ailleurs être ma fiancée — et moi-même à prendre la parole pendant la fête du quartier qui a eu lieu mi-mai. Quand on a fait la remise des chèques-livre, les familles ont applaudi et remercié les bénévoles pour leur implication; ils sont très reconnaissants, ce sont des gens biens.

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Est-ce que ces retours positifs à la fois des familles et des enfants qui y vont incitent les autres, ceux qui ne viennent pas, à rejoindre l’aide aux devoirs ?
​Oui, ça a motivé mais ce qui motive le plus c’est les sorties, comme le foot ou les ateliers découverte métier. Voir que c’est plus structuré, qu’on a plus à offrir, forcément ça attire. Le problème c’est que ce sont les meilleurs qui viennent, ce sont ceux qui n’ont pas besoin de nous. Je pense que ceux qui ne viennent pas ce sont ceux qui ont peur de l’échec.

Justement, comment tu pourrais attirer ceux qui ne viennent pas mais qui auraient besoin de venir ?

On a déjà trop d’élèves à gérer donc franchement je ne me suis pas posé la question. On est vraiment dans une démarche qualitative, on préfère avoir 20 élèves dont on s’occupe très bien plutôt que 50 dont on ne s’occupe qu’à moitié.

Après puisque que tu me poses la question, dans un monde idéal, ce qui serait bien serait d’avoir d’un côté une structure pour l’aide aux devoirs et de l’autre une structure d’accueil pour les jeunes qui ne veulent pas aller à l’aide aux devoirs mais qui veulent venir pour s’amuser. Ça serait parfait. Mais pour cela il faudrait avoir des bénévoles, et pour cela il faut faire du recrutement mais ça prend déjà énormément de temps d’en trouver pour l’aide aux devoirs alors pour une structure parallèle, ce serait encore pire ! Ahahah !

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C’est quoi la suite pour toi et pour l’AJPN ?
Continuer à travailler avec le collège, continuer à travailler avec l’association Proxité, recruter des bénévoles et poursuivre avec les bénévoles qui sont là. C’est plaisant de voir des gens faire de belles choses alors qu’ils n’ont aucune obligation. Ils ne sont là que par leur volonté, et je souhaite que ça continue.

J’aimerais aussi créer un engouement autour des ateliers, et impliquer un peu plus le quartier, j’aimerais faire venir le boulanger, l’épicier du coin pour qu’ils nous parlent de leur métier mais aussi pour créer du lien, on pourrait aussi parler du vivre ensemble dans nos quartiers.

Qu’est-ce que tu espères apporter à demain ?
Il y a deux choses : vivre dans un monde où l’on apprend aux jeunes garçons à respecter les femmes et vivre dans un monde où la priorité est donnée à l’éducation. Voilà ce à quoi on s’emploie dans le quartier avec l’association.


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A propos de la conversation

  • Réalisée le 20 avril 2017
  • Publié le 4 juin 2017
  • Interview, transcription : Rémi Henessy Wayne
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