Mawena Yehouessi

Avec Mawena créatrice de Black(s) to the Future, les temporalités passé, présent et futur volent en éclats pour penser un futur en dehors des représentations convenues grâce à l’afrofuturisme. B(s)ttF déconstruit les concepts établies pour mieux les reconstruire.

Bonjour Mawena, peux-tu nous dire qui tu es et ce que tu fais ?
Mawena Yehouessi, 26 ans. Je suis à Paris depuis une petite dizaine d’années, et j’ai lancé la plateforme Black(s) to the Future dont je suis la Directrice, dont artistique et de publication.

Avant ça, j’ai fait de la philo et de la gestion de projets culturels, dans l’art contemporain. B(s)ttF c’est une manière de réconcilier un peu tout ça et en même temps d’aller plus loin, autrement. Par exemple, à cause ou grâce à B(s)ttF, j’ai le projet de faire une thèse l’année prochaine… en philo, sur l’afrofuturisme, et tout en continuant à “pratiquer”.

Mawena Yehouessi Portrait.jpgComment tu en es arrivé là ?
J’ai toujours voulu bosser avec des artistes, pas en tant que praticienne même si j’ai toujours eu une certaine pratique. J’ai un diplôme du conservatoire de danse contemporaine, j’ai suivi des options d’arts plastiques, du théâtre… mais toujours dans l’idée de bosser avec des artistes. J’ai pensé devenir galeriste jusqu’à ce que je me rende compte qu’un galeriste est avant tout un vendeur, d’œuvres certes, mais un vendeur quand même.

Alors, j’ai préféré travailler avec des artistes mais à ma manière. C’est pour ça que je suis allée en philo — c’était cool — et qu’ensuite, je suis allée en gestion de projets culturels. Le déclic, ça a été mon séjour en Italie pour mon deuxième Master, dans un programme anglo-saxon. Leur approche de la culture, c’est « l’Industrie Culturelle » ; donc ce n’est pas, caricaturalement, de “l’art pour l’art”.

Parallèlement, je commençais à être intéressée par tout ce qui concerne la communication, tout ce qui est putassier : l’image, comment est-ce que tu vends, ou plutôt comment tu déclenches l’intérêt pour un propos à partir d’une image qu’on dit de marque, etc.

Le côté Afro a toujours été là, je ne peux pas dire que ça a été une révélation. J’ai toujours bossé ou essayé de raccrocher les wagons — mon Master de philo, c’était sur l’art contemporain Africain. En gros, j’imagine que je voulais brander ma vision de l’Afrique. C’est vrai qu’il y a vraiment ce côté communication, brand content, sur B(s)ttf.

Pourquoi vouloir brander l’Afrique ?
Parce que c’est tout ce qu’il manque : une valorisation des cultures Afros. Dans un monde d’image et de marketing, mettre en avant l’asso la plus belle du monde pour aider les “petits Africains”, c’est cool. Mais si tu ne sais pas la vendre correctement, ça ne va pas marcher ! En tout cas, mon approche c’était ça : je ne savais pas ce que je voulais vendre, mais je voulais participer à créer d’autres images, d’autres manières d’envisager les cultures Afros. C’est comme ça que je suis tombée sur l’afro-futurisme.

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Tu peux nous parler de Black(s) to the Future ?

Pour être totalement honnête, B(s)ttF c’est un projet tentaculaire qui se redéfinit au fur et à mesure. Plus on avance, plus les choses se précisent. À la base, c’était un grand fourre-tout avec l’envie de tout faire, de tout changer en même temps — d’où la plateforme. C’est aussi l’idée du travail collectif, même si quand tu lances un projet et que tu démarres à dix, en réalité tu démarres seule ; donc il y a beaucoup de choses que j’ai faites moi-même, et ça a imprégné une certaine patte… Mais l’idée, c’est vraiment que cela devienne un espace d’expérimentation collectif sur nos cultures Afros. J’essaye de toujours parler des cultures Afros au pluriel. Au départ je parlais d’africanité, mais ça va plus loin que cela je pense : B(s)ttf est plus dans un rapport de métissage des cultures, d’hybridité.

Nous sommes donc une plateforme, transmédia, car on fait un peu de tout. Il y a une partie éditoriale sur laquelle on a concentré tous nos efforts la première année, mais qui est aussi la plus difficile à rendre pérenne. Dans l’éditorial on voulait diffuser de nouvelles propositions éditoriales et artistiques qui engagent de nouvelles manière de penser l’Afrique. On ne fait pas de journalisme —je n’ai rien contre—, on est plus du côté philosophique avec des formats essais, ou en tout cas qui s’expérimentent. C’est ce qui rend les choses difficiles : travailler d’un côté avec des chercheurs, et de l’autre avec des artistes. On veut vraiment avoir quelque chose d’assez scientifique. Et surtout conjuguer l’Afrique et l’africanité au futur. C’est vraiment important.

On fait aussi de événementielle ; ce n’est pas notre objectif principal, mais il se trouve que c’est ce qui fonctionne le mieux. On a bossé avec le musée du quai Branly. L’année dernière, on a lancé la première édition de notre festival. Actuellement, on se bat bec et ongles pour la seconde édition en septembre. Et l’année prochaine on va surement bosser avec le réseau Black Lives Matter dans le cadre d’une grosse programmation internationale. On va aussi mettre en place un séminaire avec le collège international de philosophie / Paris 8 et Afrikadaa normalement. Tout ça c’est de l’événementiel au sens où ce sont des choses physiques, mais ce n’est pas que de l’événementiel festif. Notre festival se veut pluridisciplinaire avec une part de conférences/talks, une part arts visuels et/ou des vidéos et de la musique, et un shop + des perfs…

Il y a également le branding que l’on souhaiterait lancer rapidement, idéalement pour le festivals B(s)ttf. Le rapport à l’objet, la création, la mode, le design, l’édition, ce sont des choses qui nous intéressent car ce sont des canaux à part entière, et c’est une manière de contrebalancer la tentation de faire seulement du snobisme intellectuel avec nos contenus. Imaginer un tote-bag sérigraphié ou transformer des polos qu’on aurait récupérés, c’est aussi important que de participer à un colloque universitaire. Ca permet d’impliquer d’autres publics et de décliner une dynamique complexe, vraiment démocratique en un sens.

A plus long terme, on voudrait créer un healing center (centre de soin), qui serait un espace d’expérimentation collective et de soins. On voudrait travailler avec des chercheurs, des artistes et des soigneurs. Donc des médecins, mais aussi des healers au sens de chamans, des sorciers, des gourous, des profs de box, des infirmiers… Bref, toute personne qui est dans un rapport de soin à l’autre. On pense qu’à Paris on est un peu malade — ce ne sont pas les gens qui ne vont pas bien, je dis « on » ne va pas bien. Il y a un contexte politique délétère, beaucoup d’incompréhensions, et il y a de gros clivages dans tous les camps. Les lepénistes sont ce qu’ils sont, mais ça va mal à beaucoup d’autres endroits. Dans un premier temps, l’idée ce serait de travailler sur une cartographie de Paris, l’Ile-de-France et de travailler sur des performances in situ, dans la rue par exemple. Mais ensuite on aimerait vraiment proposer un espace où l’on aurait des ateliers, des conférences, etc. On veut créer un espace de recueil artistico-medico-je-ne-sais-pas-quoi, en fait.

Qu’est-ce que l’afro-futurisme ?
On va commencer par l’histoire : le terme afro-futurisme est inventé en 1995 par Mark Dery qui est un sociologue disons, spécialiste des contre-cultures (toutes les contre-cultures). A un moment donné, il réalise l’émergence de nouvelles propositions sur le futur qui émanent de voix afro-américaines. A l’époque, c’est un phénomène nouveau dont on ne connaît pas bien l’origine, alors il fait une série d’entretien avec Samuel Delany (auteur de SF), Tricia Rose (universitaire) et Greg Tate, qui est musicien.

Au cours de ces entretiens, il se rend compte que plein de choses se recoupent et il pose la question de savoir si on ne pourrait pas appeler ce phénomène « l’Afro-futurisme ». Il ne faisait que poser la question, mais les médias ont récupéré le terme pour labelliser ou contenir une mouvance qu’ils n’arrivaient pas à définir autrement. Parce qu’au fond, cette dynamique de déplacement ou d’appropriation du futur et/ou des représentations du monde par des personnes de couleur est bien plus ancienne que les années 90.

Black(s) to the Future

On a du coup un effort d’archéologie qui se met en place, et on propose une généalogie qui remonterait à Sun Ra. Avec lui, on est à la fin des années 50 jusqu’à 70. C’est un jazzman qui va révolutionner l’histoire de la musique et qui a créé Saturn Records, un des premiers label indépendant aux US, a fortiori premier label créé par une personne de couleur. Quel rapport avec l’afrofuturisme alors ? Et bien Sun Ra dit venir de Saturne, être la réincarnation du dieu Râ, et être un archange : He is not a human being.

Bon, déjà il faut se resituer dans le contexte : à cette époque, on est en plein dans le space age, tout le monde croit réellement qu’on va aller sur la lune et pouvoir y vivre. Du coup, venir de Saturne et vouloir y retourner, n’est pas juste l’effet dû à l’usage de psychotropes : tout le monde croit réellement que l’espace est à portée. Du reste, il faut aussi comprendre l’ensemble de ces métaphores – cosmiques, égyptiennes, bibliques – comme un political statement. Et c’est à ce titre qu’elles vont devenir des images-clefs de l’afrofuturisme.

1)Proposer l’image de l’homme ou de la femme noire américains qui seraient des extra-terrestres est scientifiquement correct. Littéralement, ils n’appartiennent pas à cette terre – les Etats-Unis – mais ont été déportés. 2) Il s’agit de foi. Je veux dire, qu’il s’agisse de l’Inde ou de tout un tas d’autres religions : des millions de personnes croient en la réincarnation. Simplement, ce que propose Sun Ra, c’est justement de se réapproprier une croyance africaine plutôt qu’exogène, et là entendez judéo-chrétienne, liée à la colonisation. 3) Je vais un peu vite en besogne, mais ce qui caractérise notamment un ange, c’est son absence de sexe. Or Sun Ra avait une atrophie maladive, et n’en possédait finalement pas. Du reste, il porte une bonne parole, un message d’émancipation et d’amour… Et fait parti d’un peuple élu.

Mais au fond ce qui est vraiment important pour moi, c’est la manière dont il s’exclut d’une Histoire avec un grand H – scientifique, politique, etc. – qui peut au fond n’être considérée que comme une histoire (petit h cette fois) relative, parce qu’écrite à partir d’une idéologie hégémonique. Et c’est d’autant plus important, lorsque l’on pense le futur, de comprendre que la vision qu’on en a spontanément est le plus souvent – la science, de la vitesse, les rapports capitalistes, etc. – très occidentalo-normée. Mais il ne s’agit que d’un modèle possible, parmi une multiplicité d’autres.
Son travail en tant que musicien, peu le connaissent à part les puristes qui adorent son travail. Pourtant, dans la musique, il a y énormément de personnes qui se réclament de lui : que ce soit des artistes comme Funkadelic, ou plus proche de nous comme Missy Elliott ou Erykah Badu. Toutes ces personnes, à un moment donné, te casent un petit Sun Ra et tu sais pas trop d’où ça sort. C’est parce que musicalement il propose quelques choses de novateurs, il réécrit, il réinvente la musique : des nouvelles gammes tonales, des nouvelles manière d’utiliser les machines pour faire de l’ « électronique », bien avant les débuts de l’électro à Détroit puis en Europe. Il a commencé par bidouiller des trucs en utilisant tout un tas d’instruments dont des percussions afro-latine dont personne n’a jamais entendu parler dans une espèce de grand mélange. Ça va beaucoup nourrir les sonorités qui pour nous sonnent futuristes. Les débuts de l’électro surviennent grâce à Sun Ra. Quand tu t’y intéresses, tu te rends compte qu’avec ce mec on a la généalogie musicale qui s’est distillée sans qu’on s’en rende vraiment compte. Il y a des images et des thèmes qui, si tu remontes à la source, viennent de lui.

Maintenant que les bases sont posées : l’afro-futurisme c’est poser le futur en prenant toute l’ampleur de ces cultures qui sont reléguées au passé, voire à une absence d’existence. Parce que les cultures africaines anté-coloniale, presque personne ne les connaît. L’Afrique, la colonisation, la douleur, tout ça, oui les gens connaissent. Mais on ne pense pas à ces autres choses qui pourraient nous projeter dans un ailleurs.

C’est aussi un jeu sur le temps. On est sur une pensée passé, présent, futur ; l’afro-futurisme c’est un aller-retour constant entre ces temporalités, c’est une fluctuation permanente mais c’est très concret dans le rythme, dans les œuvres proposées. Les artistes vont utiliser des artefacts hyper anciens et les plugger à des machines futuristes. Il n’y a pas de différence. Il y a des mots qui reviennent comme « l’archive du futur », et des patterns qui sont liés à un futur. Mais ce n’est pas un futur scientifique où toute part de mysticisme ou de religiosité est niée. Au contraire, c’est un futur qui embrasse totalement cela. Pourquoi dans le futur il n’y aurait pas d’esprits ? Ouais on pourrait avoir des voitures volantes, mais en conservant l’esprit des arbres, des choses. Ça se raccroche au regain d’intérêt pour le bio, le yoga, le green. Tout ça, ça peut coexister avec le futur. C’est un moyen de renouer avec l’animisme dans une pensée globale. L’afro-futurisme est très riche et très indéfini, mais il prend en compte cette part afro. Ce n’est pas Futurama version Château Rouge, un truc par les black pour les blacks avec que des blacks. C’est juste le futur, mais on est obligé de dire afro pour que l’on n’oublie pas cette part-là. Finalement, l’afro-futurisme c’est le futurisme de tout le monde.

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Il y a des mots que l’on retrouve sur le site : blackness, africanness. Peux-tu les définir et nous expliquer en quoi ils décrivent des concepts différents ?

P’tet à cause de la philo, mais j’aime bien l’étymologie ; et sans doute parce que j’appartiens à une génération 2.0. J’utilise beaucoup le franglais, même si je suis francophone à la base. En même temps, B(s)ttf c’était aussi la volonté d’interroger l’afro-futurisme en dehors du diktat de la langue anglaise.

Je voulais parler de deux choses : le lien à l’Afrique, et le fait d’être noir. En français, on a tendance à utiliser le même mot pour parler des deux : Africanité. Après, il y a négritude, mais le terme a été définitivement teintée par les travaux de Senghor, Fanon ou Césaire et décrit un mouvement très spécifique. Quant à noirité ; le mot est quand même assez ésotérique il faut l’avouer.

En anglais par contre, tu as africanness d’un côté et blackness de l’autre. Ce qui a trait à l’Afrique en tant que continent, et ce qui se rattache au fait d’être noir. Et pas forcément noir, c’est à dire d’Afrique (exemple : je viens du Gabon, du Mozambique, etc.) mais aussi au sens le plus large. Du coup, la blackness peut englober tout à la fois des expériences antillaises, afro-brésiliennes, sino-maghrébines, indo-malgaches, noir-américaines, etc. Et ce a fortiori, quand tu repenses qu’historiquement – en fonction des époques bien sur – mais ont pu être considérés comme noirs tous ceux qui n’étaient pas blancs, selon une échelle colorimétrique assez relative d’ailleurs. Car après tout, un indien peut être plus noir qu’une peule du Mali !

Après, une question c’est pourquoi on parle d’afro-futurisme et pas de black-futurisme, alors que le rapport à l’Afrique, a fortiori quand il vient d’acteurs anglo-saxons est souvent hyper fantasmé, voire n’existe pas du tout ?

Par exemple, Cristina de Middel est une artiste d’origine espagnole qui vit aux US, et qui a fait une série où elle s’intéressait à un projet spatial au Ghana dans les années 1960. Son projet a été étiqueté comme étant afrofuturiste. Effectivement, elle est partie d’une histoire vraie qui vient du continent Africain, mais elle-même n’est ni noire, ni africaine, ni afro-descendante. Dans la production et la restitution de son oeuvre, tu vois effectivement des personnes noires dans des costumes de cosmonautes, mais tu ne fais pas le rapprochement immédiat au continent africain. C’est très ambigu, en fait. Mais c’est aussi de l’afro-futurisme, et ça ne dérange personne.

Et quand bien même on repartirait de personnes effectivement noires, les trajectoires sont hyper différentes. Il ne suffit pas à un noir brésilien, un noir français, et un noir américain d’être noirs pour avoir une histoire commune, homogène ou semblable. Alors certes, il y aura des points de similitude, mais comme il y peut y en avoir entre eux et des africains non identifiés comme noirs, ou des sud-asiatiques, etc., selon les critères. Par contre, il est aussi légitime de désigner comme possible critère commun (ou de différences !) leur rapport à l’Afrique. Et je me dis que c’est peut-être pour ça qu’on parle d’afro-futurisme malgré tout : pour essayer de réintégrer l’Afrique comme une articulation légitime pour penser l’Histoire, le monde, le futur, au-delà des individualités et des races. Ou, pour le dire autrement, sans doute qu’une lecture serait de dire que l’afro-futurisme part de l’expérience noire (non exclusivement africaine) comme une manière d’exemplifier la fragilité ou l’absurdité d’une organisation raciale du monde, pour par contre valoriser l’importance d’une prise en considération de l’Afrique et des différentes manières qu’elle a de nourrir d’autres visions du monde. Un truc du genre. Ah ah ah !

Après, dans l’article que j’ai écrit à ce sujet, je cherchais surtout une façon d’interroger la manière que l’on a de limiter ces choses, de construire des séparations. Ça n’a rien de définitif, je proposais là une réflexion, là une autre. Enfin, en même temps, il y a aussi l’idée qu’être noir n’a de sens que si en face de toi, t’as une personne qui n’est pas noire et/ou qui te considère comme tel. Posant ainsi un critère de différenciation objectif mais, le plus souvent, encore arbitraire.

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Si j’ai bien compris, la blackness et l’afroness désignent la même chose, mais évoquée par des personnes différentes ?

Il y a un peu de cela, ouais. Après, pour reprendre la critique de l’article que j’ai écrit et dont on parle, tu peux aussi partir du principe que tout cela n’est que fiction.

Prenons le cas d’un jeune noir qui serait né ici (en France), et dont la famille y vit depuis trois ou quatre générations. Où se situe-t-il ? Oui, il est noir – d’un point de vue de la couleur, même afro-descendant. Mais il n’est pas noir par rapport à un certain nombre d’attentes que cela induit souvent : il peut n’avoir jamais été au pays, ne pas du tout en être curieux, ou au contraire fantasmer (c’est-à-dire imaginer) ce que c’est. Il peut être autant nourri de culture coréenne que de culture africaine… Et vivre en Inde parmi des personnes très foncées de peau qui ne l’identifient pas particulièrement comme noir…

Définitivement donc, je ne sais pas ce qu’est la blackness, si ce n’est une définition déceptive et extérieure à l’individu (bien que tu puisses ensuite la valoriser en une manière de résistance et/ou créativement). Pour ce qui est de l’africaness, c’est à la fois un critère objectif d’appartenance à un espace géographique et une affaire de choix individuel, en tant que sentiment d’attachement particulier à une terre, des redondances culturelles, des histoires communes, un projet politique (dans le cas du panafricanisme notamment).

Mais dans les deux cas, il y aura toujours une part d’interprétation, de variabilité quant à l’espace-temps d’énonciation etc. Ce sont donc avant tout des concepts avec lesquels tu dois jouer. L’art contemporain africain, pour moi, ce n’est pas une catégorie esthétique ; ça ne veut rien dire de ce point de vue-là. Par contre, si tu t’attaches à la seule appartenance géographique des personnes, tu pourrais parler d’artistes contemporains africains. En même temps, qu’est-ce que tu fais des artistes de la diaspora, des africains qui auraient fait leurs études d’art ailleurs qu’en Afrique, de ceux d’origines extra-africaine mais naturalisés etc. ? C’est comme de parler d’Europe : tu la définis comment ? Selon les critères de l’UE ? Au moment de la Grande guerre ? À partir de la mer Méditerranée ou de la Turquie ?

Lorsque quelqu’un dit « ça, c’est un truc de blacks, non ? » de répondre « mais c’est quoi un truc de noirs ? » Il y a des musiques dites « noires » que je déteste et je n’en suis pas moins identifiée comme noire. Je vais avoir des amis blancs qui connaissent beaucoup mieux la cuisine de mon pays d’origine. Ça ne fait pas d’eux des noirs — ou en tout cas, pas dans l’acception commune. Sans oublier les africains blancs et les noirs européens, asiatiques, américains…​

À un moment où on joue sur la bio-philosophie, où on parle de l’humain comme une part du monde sans distinction entre les règnes, où les pensées queer déconstruisent complètement le genre, je pense qu’il est intéressant de déconstruire la race et les survivances de la race car c’est d’abord cela que de parler de gens noirs. Mais en même temps, on ne peut pas se permettre de jouer les colorblinds alors que le monde dans lequel on vit est toujours structuré à partir de ces critères, induisant des injustices constantes…. Donc voilà : je réutilise ces termes, forcément, mais je crois dans un constant travail de déconstruction.

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C’est quoi la suite pour toi ?
La suite, c’est maintenant ; c’est tout ce dont on a parlé en début d’interview parce que tout cela ce sont des projets avec une temporalité qui ne nous appartient pas. Il y a la question des moyens (financiers, humains…), mais je crois aussi que B(s)ttf est sur une temporalité très afro-futuriste : on est dans le futur et le passé tout en même temps, on prend le temps d’essayer, de se planter, de voir nos limites, où en est l’intérêt des gens, de proposer, de se faire avoir, de brainstormer, de rencontrer des gens…

Après, la suite des “grands” projets c’est : le festival, la marque, un logiciel, le healing center et… l’ouverture d’un lieu, Inch’Allah.

Qu’est-ce que tu espères apporter à demain ?
Ca a pas mal changé, au final. Je crois que j’ai déchanté par rapport à mes ambitions ; je ne sais pas ce que je veux apporter, mais je veux montrer qu’il est possible de penser les choses avec plus d’ouverture. Cela veut dire ouverture au niveau du langage et de notre manière de faire. Les grands mots à la mode il y a quelques années, c’était décloisonnement et pluridisciplinarité, c’est un peu l’intention que l’on a.

Comme je t’ai dit, je voudrais faire une thèse mais je ne veux absolument pas la penser comme une thèse d’université. Ma thèse, c’est un projet artistique où je pourrais expérimenter sur de nouvelles méthodes. On est juste un lab : on regarde, on expérimente. Peut-être que certains projets vont marcher, et là je pourrai dire que c’est ce que je veux faire. Mais pour le moment, je ne sais pas ; je cherche en fait. Je suis vraiment dans un travail de recherche, et si nous étions plus nombreux à chercher il pourrait se passer plein de truc. Avec beaucoup d’humilité, j’aimerais apporter cette dynamique-là : chercher d’autres manières de travailler et de vivre ensemble.

C’est comme la séparation entre le web et le physique. On appartient à la génération web et oui, je passe ma journée sur mon ordinateur. Pourtant j’adore être avec des potes en réel ou aller à un festival. J’ai autant envie de perdre mes repères en écoutant du gros son qu’en ayant écouté un podcast de colloque scientifique, ou parlé avec une chamane. Du coup, je crois qu’on essaye de titiller toutes ces idées, de les défricher au futur…


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A propos de la conversation

  • Réalisée le 01 mars 2017
  • Publiée le 16 avril 2017
  • Interview, transcription : Rémi Henessy Wayne
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