Reka Koti

Créatrice d’images nébuleuses, Reka autopsie la lumière, et projette sur papier glacé un éden inquiétant, une magie trop sombre pour ne pas être, en fait, le plus juste miroir du réel..

Salut Réka, est-ce tu peux nous dire qui tu es, ce que tu fais et comment tu en es arrivée là ?

Alors je m’appelle Réka Koti, je suis photographe. Je suis hongroise, je vie et travaille à Budapest. J’ai fait des études de droit à la base, à Budapest, et puis ensuite à Milan, donc rien à voir avec ma carrière actuelle. Mais parallèlement à ces études, je me suis prise de passion pour la photo. Ça s’est fait petit à petit. J’ai rejoint un groupe qui s’appelle Studio of Young Photographers, et c’est vraiment un laboratoire de jeunes talents en Hongrie. C’est idéal d’être au contact de ces gens, d’idées fraiches, pour apprendre, se renouveler, aller sur des terrains sur lesquels on ne serait jamais allé spontanément. On fait des expos soit en groupe soit en individuel, et on s’investit sur des ateliers ou des ventes à l’étranger.
Il y a environ 5 ans, j’ai commencé à découvrir de vieux photographes, majoritairement des artistes hongrois d’ailleurs. Et j’étais de plus en plus intriguée par la photo ancienne, analogique « lo-fi », et la lomographie. J’ai beaucoup creusé le sujet depuis, tu t’en doutes. Aujourd’hui j’expose à Londres, à Berlin, à Budapest, en explorant beaucoup ces techniques dans mon travail.

Reka Koti PortraitTu peux définir un peu ce qu’est la « lo-fi » ?
Oui pardon, à force d’en parler tout le temps j’oublie que ça n’est peut-être pas un terme forcément connu. « Lo-fi » c’est un abrégé de « low fidelity », c’est un terme qui vient de la musique en fait. Tu trouves des enregistrements, souvent des années 70 ou 80, qui ont un son appelé « lo-fi ». En fait c’est simplement dû au fait que le procédé d’enregistrement analogique et les technologies du moment faisaient intervenir des défauts, des petits effets pas forcément vraiment désirés. L’idée c’est de réagir à ces aspérités, pour en faire une force, une particularité. Ça s’oppose au « hi-fi » qu’on connait tous, le « high fidelity » qui reproduit exactement à l’identique une donnée, assez froidement en fait. Le « lo-fi » permet au contraire des distorsions, du bruit, du grain, des défauts, des hasards, des transformations… C’est beaucoup plus intéressant. En tout cas c’est mon avis.

Comment en es-tu arrivée à expérimenter ce procédé ?

En fait, une fois que j’ai exploré un peu le sujet, sur le plan théorique, avec des lectures, des expos, des discussions, etc… je me suis dit qu’il fallait que je m’y mette. La photo c’est quand même d’abord de la pratique. Tu n’apprécies évidemment pas les choses de la même façon quand tu les as testées d’abord. Bref. Je me suis alors mise activement en quête d’appareils « lo-fi » iconiques. Tu dois connaître les modèles Lubitel ou Golden Half. Même si les noms ne parlent pas à tout le monde, leur look a traversé les siècles. Une fois que j’ai eu mis la main dessus, c’était parti. J’ai commencé à réaliser quelques séries de photos de mode pour des amis designer.

Ma particularité, et ça je ne t’en ai pas encore parlé, c’est aussi que j’expose souvent un même film deux fois. C’est-à-dire que là où, en règle générale, on impressionne une seule image, moi j’en superpose deux. Je fais rentrer la lumière deux fois, lors de deux prises de vue différentes, sur le même morceau de pellicule. Ça donne un bel effet. Et là encore, la superposition rajoute un peu d’aléatoire. Et en peu de temps, avec mes images, floues, exposées deux fois, je suis devenue plutôt sollicitée, à Budapest et à Berlin. Du coup j’ai eu la chance d’exposer dans plusieurs galeries à Londres, à Berlin, et à Budapest. Et ce qui me plaisait, c’est qu’à chaque fois c’était des galeries spécialisées dans la photo. C’est une belle reconnaissance, mais surtout c’est un moyen de découvrir d’autres artistes. Il y a tellement de choses à découvrir en photo.

J’ai co-fondé il y a quelques temps un blog appelé O.A.P, Only Analog Photography, où l’on présente à plusieurs des maitres de la photographie analogique souvent trop longtemps oubliés, ou un peu laissés sur le bord de la route. Chercher ces artistes, ça permet, en tant qu’artiste soit même, de faire de magnifiques découvertes, qui resurgissent forcément dans notre travail. Je pense à des personnes comme Irving Penn, William Eggleston, Frank Horvat, Sarah Moon, Robert Frank ou Peter Hujar.

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Peux-tu décrire ton style et ta façon de travailler ?

Je me considère comme une photographe intéressée par l’expérimentation avant tout, et en particulier en redécouvrant des procédés anciens, des appareils mythiques, des techniques qui représentent un peu de défi et qui apportent un regard différent de celui qu’on pose actuellement sur les choses. Comme le « lo-fi » analogique. Et je crois que je peux dire que je fais majoritairement du portrait. Après c’est toujours un peu compliqué de définir son propre travail, parce qu’on ne le voit jamais avec le recul nécessaire. Mais je savais que tu allais me poser cette question. J’ai gardé un article du Lomography Magazine qui a eu à mon sujet des mots qui m’ont assez touchée, et qui me paraissent bien répondre à ta question. Je te les lis ?

« La photographe Reka Koti a une signature visuelle tout à fait singulière. Ses photos argentiques sont enveloppées d’un doux grain comme une brume évanescente. L’effet est comparable à une ébauche de peintre, ou à des tentatives ratées donnant des résultats heureux. Tous ses clichés aboutissent à des desseins à la frontière du réel intentionnel et de l’accident heureux. En effet, ce sont des mises en scènes, cependant l’interaction de l’appareil avec la lumière et le mouvement vient y ajouter des détails. Cette brume, autant matériel qu’imaginaire donne tout son charme aux images de Koti. »*

*lomography.fr

J’aime bien, et ça me représente assez bien. J’ai passé beaucoup de temps à réunir, pendant des années, une collection d’une vingtaine d’appareils analogiques, et souvent je teste des choses avec ceux-là. Encore une fois ce qui m’intéresse c’est d’expérimenter, de tester, de faire des erreurs aussi parce que c’est souvent en me plantant que je découvre un effet qui me plait, ou que j’exprime un truc que je n’avais pas soupçonné au départ. Mais au final, je fois avouer qu’au fil du temps j’ai fini par identifier mes appareils favoris, ceux avec lesquels je suis plus à l’aise, mes chouchous quoi. Le Lubitel, le Mamiya, et mon Canon FTB Rangefinder. Ce sont des appareils qui sont malgré tout très très connus. Ils ont un design particulier, et surtout ils restent totalement mythiques, historiques. On a tout un patrimoine entre les mains, des années d’expérimentation, et ça a un côté vraiment touchant je trouve.

Peux-tu nous raconter ton premier shooting ou premier cliché ?

​Je me souviens parfaitement de l’excitation, la première fois que j’ai utilisé mon appareil Diana. C’était l’hiver, il y a quelques années, et j’étais au lac Balaton, en Hongrie, pour un fashion show avec des amis qui sont dans le milieu. Je les ai convaincus de faire une série ensemble, sur le moment là comme ça, à côté du lac gelé. Et pour la première fois, j’ai ressenti ce truc étrange tu sais, parce-que tu imprimes une image sur le film, sans avoir la moindre idée de ce que ça va donner. Il y a une part d’aléatoire tant dans la lumière, la façon dont le film sera exposé, que dans la netteté ou la mise au point. J’étais totalement mais alors mais totalement, impatiente de voir le résultat. Encore aujourd’hui d’ailleurs, j’ai toujours ce petit frisson d’excitation juste après une séance, et juste avant le développement.

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Tu as une carrière assez internationale, que représente d’après toi le voyage pour un artiste ?

À mon sens, le voyage, c’est un cadeau. Ça peut servir, bien sûr, à se faire connaître etc…mais surtout à s’inspirer, trouver des idées neuves, explorer des techniques autant que des territoires. Est je pense que les voyages sont les meilleurs investissements, à la fois en temps et en argent, que l’on puisse faire. J’en ai fait quelques un, trop peu encore bien sûr, et à chaque fois j’ai appris beaucoup. J’ai rencontré des gens formidables à New-York, à Boston, j’ai vécu à Londres plusieurs années. Je te parlais de cette série de portraits que j’ai commencé à faire à Berlin. Et je continuerai. En même temps, le voyage peut englober plusieurs acceptions. Discuter avec des gens, méditer, faire l’amour, regarder des films (des films bien choisis, j’insiste la dessus), lire, rêvasser, est-ce que ce n’est pas aussi voyager ? C’est aussi, je crois, une façon de se réaliser, d’élargir ses horizons, comme le ferait un voyage au sens littéral. Enfin c’est comme ça que je le vois.

Peux-tu nous raconter un de tes plus forts souvenirs, un moment particulier, vécu avec ton appareil dans les mains?
Difficile de n’en choisir qu’un honnêtement, sans compter que le plaisir est différent à chaque fois. Mais je crois que si je dois vraiment n’en raconter qu’un je vais choisir mon voyage en Inde. Il y a quelques années déjà. C’était un voyage exclusivement visuel au début pour moi. J’y allais pour faire des images, seulement des images, et j’étais partie avec en tête cette démarche, seulement plastique, esthétique. Mais au final, je crois pouvoir dire que c’était sans doute l’un des moments les plus cathartiques de ma vie. J’étais partie là-bas un peu sur un coup de tête, avec un statut de bénévole, juste après le tsunami. Je croyais pourtant savoir à quoi m’attendre. J’ai vu beaucoup de chagrin, mais aussi beaucoup de beauté. Et les deux étaient mélangés, entremêlés, à des moments où c’était vraiment déstabilisant. C’était très fort. J’ai ressenti le besoin de faire des photos. Tout ce que je voyais était si puissant, si important, et était tellement au-delà des mots, que la photographie semblait le bon, et même je crois le seul médium possible.

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Sur quoi as-tu travaillé dernièrement, sur quoi on va pouvoir te suivre ?
L’année dernière, je participais à un séminaire à Berlin au sujet de la relation entre le genre et le stéréotype. Il y avait quelque chose comme une vingtaine de participants de 8 pays différents en Europe, et la plupart d’entre eux étaient des activistes, des militants, des membres du LGBTIQ+ Community. Pendant le séminaire, j’ai découvert ce monde en fait, ses troubles, ses agressions et discriminations quotidiennes, auxquelles les gens ont à faire face, tous les jours, tous les jours, et j’ai eu besoin de contribuer au combat pour l’égalité des genres en photographiant les participants. Ça a donné une série de portraits, que j’ai poursuivie à Budapest, à Boston, à New-York, et j’ai finalisé cette démarche avec une exposition qui s’appelait « Wonderland » à Berlin.

En ce moment, je suis sur un projet que je poursuis depuis plusieurs années. C’est une série que j’ai appelé « Coast to coast ». J’y explore la connexion qui existe et se décline entre l’homme et la mer. En même temps, j’aimerais beaucoup présenter ma série « Wonderland » aux Etats Unis. J’y travaille.

De quelle façon est-ce que tu aimerais contribuer à façonner demain ?
J’aimerais être suffisamment courageuse et forte pour défendre activement mes opinions. Continuer à travailler et éveiller les consciences sur des questions de fond, des problématiques sociales, sur des thématiques d’égalité, les choses qui sont importantes, pour moi et pour les autres. L’idée c’est de sensibiliser le spectateur à ces questions, par l’image, justement à travers mon travail. C’est ça l’objectif pour moi, avec la photo. Et en expérimentant, on recherche des niveaux d’expressivité différents, toujours plus intenses, pour émouvoir, interpeller, sensibiliser la personne qui regarde.

Je crois vraiment au pouvoir de l’art contemporain pour attirer l’attention sur des choses aussi graves que celles-là, et surtout la photo qui a ce rapport si ambigu au réel. C’est ce que j’aimerais faire, ou continuer à faire, communiquer sans relâche autour des problématiques les plus importantes, les plus fondamentales, de notre société contemporaine.


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A propos de la conversation

  • Réalisée le 27 janvier 2017
  • Publiée le 19 février 2017
  • Interview, transcription : Orlane Mastellone-Ruellan
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