Myriam Kalidanse

De la recherche de ses origines profondes à l’organisation d’ateliers pour proposer une autre éducation au panafricanisme. Myriam évoque le début du parcours vers une Afrique qui existe par et pour elle même.

Salut Myriam, tu peux te présenter, nous dire d’où tu viens et comment tu en es arrivée là ?

Je m’appelle Myriam Kalidanse. J’ai 27 ans. Dans la vie, je suis ostéopathe et accessoirement je suis secrétaire générale et trésorière d’une association qui s’appelle Hidaya. C’est une association créé en 2015 par une amie d’enfance, Victoria Ahoueli. C’est elle la présidente de l’association.

L’idée de l’association est venue parce qu’on se posait pas mal de questions sur nos origines africaines, d’où on venait, quelle était notre place en tant qu’africaines en France et dans le monde de manière générale. On est toutes les deux attachées à l’éducation donc pour mieux se connaitre, mieux connaitre notre histoire et nos origines, on a créé cette association Hidaya qui propose une autre éducation au panafricanisme.

Derrière les mots « éducation » et « panafricanisme » il y a une vraie volonté d’apprendre au travers de l’histoire de l’Afrique et de ses civilisations, à travers les peuples africains — en Afrique et au travers des diasporas. On a voulu que ce soit ludique et participatif alors on a opté pour une éducation par le jeu et par des ateliers qu’on fait en petits groupes. Chacun peut apprendre des autres autour du jeu et dans la convivialité.

Myriam Kalidanse HidayaAvant même de penser à la démarche associative, c’est parti d’une démarche personnelle. Ça faisait plusieurs années que je me posais pas mal de questions sur ce qu’il se passe en Afrique en ce moment-même et ce qu’il s’est passé avant la colonisation.

J’ai grandi à Paris, donc j’étais à l’école en France. On apprend beaucoup de choses de l’Afrique mais uniquement ce qui se passe à partir de la colonisation. On ne connait pas grand-chose de ce qui se passe avant cette période. Par exemple, mes parents sont très intégrés, ils parlent français depuis qu’ils ont 6 ans, ils ont toujours voulu que mon frère, ma sœur et moi-même soient de « vrais français ». On a donc vraiment eu une éducation occidentale française, on va dire environ à 70%.

A partir de mes 25 ans, j’ai commencé à me poser la question de mes origines profondes, en termes de tradition africaine primordiale. J’ai commencé à m’informer de ce côté-là au travers de l’actualité, de livres historiques, au travers aussi de personnes que je rencontrais : des anciens , des tantes, des cousins, mon père, ma mère etc.

Ces démarches personnelles, on les a faite chacun de notre côté avec Victoria et les autres membres de l’association. Et puis un jour on s’est tous retrouvés par l’intermédiaire de Victoria qui avait déjà mûri l’idée de l’association et on a commencé à travailler ensemble, on a échangé sur nos visions de l’Afrique, on s’est donné une direction, des objectifs communs, des angles d’attaque et un nom : Hidaya.

Depuis très jeune tu es impliquée dans la vie associative, aussi bien sociale que musicale. Est-ce que tu peux nous en parler ?

Depuis que je suis jeune, je fais beaucoup de musique. J’ai appris le piano à partir de 10-11 ans. Pour moi c’est une vraie passion. La musique c’est quelque chose que j’affectionne beaucoup et qui me permet de me sentir bien, de réfléchir, de me poser. La pratique du piano c’est quelque chose qui m’a tout de suite intéressée. C’est un instrument qui m’a attiré par sa beauté et son son . Je me disais que c’était tout simplement stylé de jouer du piano. Et de jouer comme Alicia Keys à l’époque ! Et puis, les amis que j’ai rencontrés au collège et que j’ai toujours maintenant, sont dans la musique. Ils ne jouent pas forcément d’un instrument, mais ils écoutent beaucoup de musique, ce sont des mélomanes. Ils vont s’intéresser à des styles totalement différents. Ça m’a encore plus plongée dans la musique.

On a créé une association musicale qui s’appelle le Sunday Stuff. C’est parti d’une conversation qu’on a eu chez une amie, un dimanche. J’étais pianiste, mon amie chanteuse, un autre ami chanteur aussi et un autre beatmaker. Je bidouillais un peu au piano, mes potes chantaient et le beatmaker faisait une petite percussion avec ses mains et un peu de beatbox. On a créé une espèce de mélodie avec tout ça et on s’est dit qu’on devrait faire ça tous les dimanches. Et boom on avait trouvé le nom de l’association : le Sunday Stuff !

Dans cette association, il y avait pas mal d’artistes — surtout des chanteurs et des musiciens — qui se rejoignaient quasiment tous les dimanches pour créer de la musique ensemble. On a commencé par créer des mélodies et plus tard on s’est mis à faire des concerts surtout dans la ville où j’habite actuellement, Clichy. On a commencé à faire des concerts avec des thèmes bien précis. Ça pouvait être Hip-Hop Soul, New soul, Rap avec des connexions un peu improbables et avec pas mal de musiciens différents. Cette association, le Sunday Stuff, elle rentrait dans un projet beaucoup plus grand appelé 8ème Art. En gros le Sunday Stuff c’est une partie de l’association 8ème Art créée par Shogo, Epoko Legend, manager d’artistes et Chargé des activités culturelles et artistiques d’Hidaya qui regroupait plusieurs expressions artistiques : danse, cinéma.

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A côté de ça, je suis ostéopathe de formation. En études d’ostéopathie, à partir de la 3ème année, on travaillait dans une clinique qui était rattachée à l’école et qui proposait des consultations à des prix imbattables : entre 5 et 25 euros. On voyait plein de gens qui avaient vraiment besoin de l’ostéopathie et qui venaient parce que les prix étaient abordables. On s’est dit qu’on avait fait ce métier pour soigner le maximum de monde possible, on trouvait ça triste que pour vivre de l’ostéopathie on soit obligé d’avoir des prix assez élevés et que du coup une certaine partie de la population — dont ceux qui en ont peut-être le plus besoin — soit privée de ça.

En dernière année d’études, 2 de mes camarades :Mathilde Lacroix et Raphaël Monne, aidés par Astrid Lerno ont créé Corp’osteo, une association d’ostéopathie solidaire. J’y suis un membre actif depuis sa création. On donne des consultations à 1 euro symbolique dans des centres d’hébergement, de réhabilitation et d’insertion sociale. Par exemple, je travaille dans un CHRS à Crimée, dans le 19ème, où on donne des consultations à des femmes et des enfants. Ce sont des femmes qui sont dans des situations irrégulières/précaires soit parce qu’elles n’ont pas de travail, soit parce qu’elles viennent d’arriver en France et qu’elles n’ont pas de papiers et des enfants en bas âge qui ont besoin d’un suivi médical et psychologique.

Le mercredi après-midi, 2 fois par mois, je donne des consultations dans ce cente. C’est vraiment un principe que l’association a essayé d’étaler sur Paris et en région parisienne. On travaille dans plusieurs centres : des centres qui accueillent des anciens toxicomanes qui essaient de se réhabiliter, des centres femmes-enfants, des centres qui hébergent des sans domicile fixe. C’est quelque chose que je fais depuis 2 ans maintenant.

D’où te vient cette motivation pour le milieu associatif ?

Très bonne question… Déjà de par mon tempérament et ma personnalité, je suis quelqu’un qui aime beaucoup donner, aller vers les autres, essayer d’identifier les besoins de chacun, essayer d’aider un peu tout le monde avec ce que je peux apporter. Même si c’est minime, je me sens bien quand je vais vers les autres et que j’essaie de les aider.

Le cadre de l’association, pour moi c’est tout benef parce que je peux donner de mon temps, de ma personne, de mes compétences et ce que je reçois en retour à chaque fois je trouve ça énorme. Ça peut être juste un « Je me sens mieux, j’ai plus mal au dos » ou « On a écouté de la trop bonne musique, j’ai bougé ma tête pendant 1 heure » ou juste « Merci de vous être occupé de moi pendant ces quelques minutes ».

Myriam Kalidanse Atelier Hidaya Quai Branly

Je trouve que dans les sociétés dans lesquelles on vit, les gens agissent beaucoup par intérêt. Faire quelque chose où on n’attend rien en retour, juste donner sans qu’il y ait un intérêt pécuniaire, c’est quelque chose que je trouve trop bien.

Moi ça me fait du bien, ça fait du bien aux autres. C’est dans un cadre associatif donc les gens sont plus cool ; ce n’est pas dans un cadre d’entreprise où il y a une certaine compétitivité et où il faut avoir un rendu. Là on fait vraiment les choses à notre sauce, à notre rythme. C’est quelque chose qu’on peut aussi faire dans la durée. On n’a pas un contrat qui se termine à une date précise et fixée. On peut prendre notre temps et exprimer notre personnalité à 100% au travers de ce qu’on fait.

Il y a une deuxième chose aussi, c’est que mes parents, surtout ma mère était dans le milieu associatif mais plutôt par rapport à l’aide à l’enfance, l’aide aux personnes âgées. J’ai donc toujours été élevée dans un cadre où le milieu associatif était présent. Ça m’a paru normal et naturel d’être dans ce cadre-là.

Peux-tu nous parler d’Hidaya ?
Hidaya c’est tout une équipe. À la base, on est un noyau de 6 personnes, avec chacun des compétences particulières : l’éducation pure, le côté bien-être et santé, le côté événementiel. Chacun a ses petites aptitudes et on regroupe tout ça ensemble pour faire fonctionner l’association. C’est une association assez jeune mais on arrive quand même à faire pas mal de choses surtout en ce moment, notamment des ateliers participatifs. Tout à l’heure, je disais qu’on voulait vraiment être ludique et participatif, donc on crée des ateliers autour d’un thème, ça peut être la civilisation, la culture, l’identité. On se retrouve tous, on lance le sujet et on fait une sorte de brainstroming. Chacun peut donner ses idées, même les idées les plus extrêmes peuvent être dites. On est là Justement pour faire ressortir toutes les personnalités.

Ensuite, une personne ressource (historien, civilisationniste, artiste etc…) peut venir et parler du sujet de manière plus précise et puis après on invite au jeu, ça peut être tout et n’importe quoi. Par exemple, on a détourné le jeu Pictionnary, on a créé un jeu de devinettes avec un temps, des gages, des débats etc… Comme ça, tout le monde peut participer et on ne voit pas l’après-midi passer et à la fin on a appris et réfléchis sur une ou plusieurs notions en rapport avec le thème abordé.

Juste une petite précision, pourquoi on a choisi le mot « Hidaya ». Déjà c’est un mot qui existe dans 2 langues africaines : le swahili et l’arabe. En swahili ça veut dire le guide donc nous qui voulons être guidés par nos racines. Surtout qu’on veut apprendre, on a besoin d’un guide qui nous montre le ou un chemin. Et en arabe, ça veut dire le cadeau. On considère que l’apprentissage, l’éducation c’est vraiment une bénédiction, un cadeau et on aimerait que tout le monde puisse en profiter. Pour nous c’était un nom tout trouvé.

Quand on parle d’« une autre éducation au panafricanisme » c’est qu’on veut vraiment casser les codes de l’éducation actuelle: tous derrière un pupitre, on écoute une personne parler et on apprend par cœur tout ce que la personne dit, où on dévore 10 000 bouquins sans forcément comprendre ce qui est écrit. On veut vraiment que ce soit autre chose, que tout le monde participe, qu’on apprenne de chacun et que ce soit vraiment fait dans un cadre où le professeur peut apprendre de l’élève ou l’élève peut apprendre du professeur pour qu’au final on n’ait plus de notion de professeur et d’élève mais juste des personnes qui se retrouvent et qui apprennent toutes ensemble par rapport à leur vécu, leur mentalité, leur savoir.

Myriam Kalidanse Africa Unit

Tu as vraiment mis en avant le côté ludique des ateliers que vous proposez, peux-tu nous parler de l’un des jeux que vous avez créé comme le Ubuntutionnary ? Avec ce jeu, peux-tu nous expliquer comment vous pouvez apprendre tous ensemble ?

Le Ubuntutionnary c’est la contraction de 2 mots. Ubuntu et la fin de Pictionnary. Ubuntu c’est une philosophie africaine qui peut se traduire par « je suis, parce que nous sommes ». À Hidaya, on pense que seul on peut faire de grandes choses mais ensemble on peut réaliser des choses encore plus grandes et surtout aller loin. On ne laisse personne en arrière, on avance tous en même temps, on se tient par la main et on va vers un objectif commun.

Dans nos sociétés qui sont plutôt individualistes, on voulait vraiment faire quelque chose où on est tous ensemble alors on a pris ce principe de « Ubuntu » et on s’est dit qu’on allait faire un jeu. Un jeu qui est très populaire et assez facile à mettre en place c’est le Pictionnary. C’est un jeu où tu dois faire deviner des personnages, des notions avec le dessin. En plus, on s’est dit qu’avec ce jeu-là on pourrait faire plusieurs équipes, donc y aurait un système de jeu d’équipes qui créerait une certaine émulation.

On voulait un peu faire ressortir les clichés qu’on a lorsqu’on parle de certaines notions. Par exemple, dans le jeu qu’on a fait récemment le sujet c’était « Civilisation, identité, culture », on voulait montrer que même certaines personnes qui se disent tolérantes, ouvertes, conscientisées ont quand même des clichés, des préjugés qui persistent. On devait faire deviner des mots. Ça pouvait être : sénégalais, terroriste, afro-pessimisme, société, empire, royaume… On avait aussi mis le mot rasta à faire deviner, la personne qui jouait à dessiner un mec avec des dreadlocks, avec un bedo et avec la main en mode peace & love. Dans l’imaginaire populaire, un rasta c’est ça quoi : un mec qui a des dreadlocks, qui fume toute la journée et qui est en mode peace & love. Alors qu’en fait il y a une vraie culture, de vraies origines dans le rastafarisme. C’est une vraie croyance et ça ne vient pas de nulle part. Ce n’est pas juste sorti comme ça, et ce n’est pas Bob Marley qui l’a inventé.

On voulait faire ressortir ce genre de choses pour après pouvoir parler de notions bien précises et ouvrir un peu l’esprit de tout le monde par rapport à ça. Par exemple, « terroriste », la personne a dessiné une personne avec une barbe et avec une bombe alors que le terrorisme ce n’est pas forcément ça. Il y a plusieurs formes de terrorisme et un terroriste ce n’est pas l’image du barbu avec sa bombe, c’est un gros cliché.

Il y a plein de notions comme ça qu’on voulait mettre en évidence et tant qu’on n’a pas expérimenté ça par le jeu, on ne peut pas vraiment se rendre compte des préjugés que l’on a. On est axés sur l’Afrique quand même et on se rend compte que tout le monde, africains ou non, a d’énormes préjugés sur l’Afrique et sur sa population. Par exemple, quand on a demandé de dessiner un sénégalais, une personne a dessiné un homme tout long et fin, très foncé de peau. C’est l’image qu’on a du sénégalais alors que c’est quand même plus que ça.

Ça nous permet de nous dire qu’on a quand même pas mal de carcans et le fait de pouvoir les exprimer ça nous permet de les casser et d’intégrer plusieurs notions. Etant donné qu’il y avait des équipes, les gens voulaient absolument gagner. On a créé des noms d’équipe en fonction de peuples africains : les zulu, les ashantis. Les participants disaient « Je suis un zulu, je vais gagner, je suis un guerrier ». Les gens apprenaient sans s’en rendre compte. À chaque fois qu’une notion était devinée ou non, il y avait notre personne ressource, pour le coup c’était un historien qui mettait en lumière les notions qu’on venait d’évoquer précédemment par le jeu.

Peux-tu nous préciser le rôle de la personne ressource ?

On est dans une démarche d’éducation à chaque manifestation ou atelier. Dans l’équipe d’Hidaya, on n’a pas de diplôme dans l’éducation, on n’est pas professeur, on n’a pas forcément fait des études d’histoire ou de civilisation. On a appris par nous-même. On trouvait ça important d’avoir une personne qui s’y connaisse vraiment sur le sujet et qui apporte des notions précises. C’est ce qu’on appelle la personne ressource, c’est une personne qui va mettre en lumière, contextualiser tout ce qu’on évoque pendant l’atelier.

Il y en a un qu’on aime beaucoup et qui s’appelle Amzat Boukari-Yabara. C’est un historien d’origine Béninoise-Martiniquaise, il a écrit un livre qui s’appelle Africa Unite, une histoire du panafricanisme, il participe à l’écriture de l’histoire générale de l’Afrique à l’UNESCO, donc il est plutôt calé ! Il connait vraiment beaucoup de choses en termes de contexte historique par rapport à l’Afrique et à l’histoire du monde également. A chaque fois qu’une question, qu’une notion un peu plus précise est abordée c’est lui qui va y répondre et contextualiser tout ça. Juste avant on parlait de préjugés et carcans, ce n’est pas quelque chose qui est inné, c’est un processus qui s’est fait au cours du temps et l’histoire nous permet de comprendre ces processus-là.

On a aussi fait appel à une civilisationniste et professeure Maboula Soumahoro spécialiste dans tout ce qui est histoire des afro-américains et les études états-uniennes. On a aussi eu une artiste Mawena Yehouessi fondatrice et directrice artistique de la plateforme transmedia, afro-futuriste : Black(s) to the Future Ce sont des gens vraiment passionnés et experts dans leurs domaines et qui peuvent nous apporter leurs lumières.

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Hidaya s’adresse à qui ?

On veut que cette association s’adresse vraiment à tout le monde. Que tu sois Noir, Blanc, Jaune, que tu aies 30 ans ou même 70 ans. Si tu veux être ouvert, en savoir un peu plus de l’histoire de l’Afrique et la replacer dans l’histoire du monde, eh bien tu es le bienvenu !

Vu qu’on a un support éducatif pour le moment qui n’est pas complexe mais plutôt complet, ça s’adresse à des gens à partir de 16-17 ans. Mais c’est vraiment ouvert à tout le monde. Dans nos ateliers, la dernière fois le plus jeune avait 18 ans et la plus âgée avait la soixantaine. On a eu des blancs, des noirs, des africains, des français. On a eu des gens de partout.

Petite précision : Pourquoi on ne dit pas éducation africaine mais éducation panafricaine. « Pan » en grec veut dire « tout ». C’est quelque chose qui englobe tout et qui se veut universaliste. Nous considérons que l’Afrique n’est pas fermée au continent, elle est vraiment partout. Elle fait partie de l’histoire de l’humanité, du monde entier donc que tu sois blanc, russe, mexicain, camerounais ou ce que tu veux, tu peux apprendre l’histoire de l’Afrique, des africains, des diasporas et de la civilisation.

Myriam Kalidanse Panafricanisme

Vous avez tous des parcours très différents dans l’asso. Comment réussissez-vous à travailler ensemble, à vous organiser entre vous pour créer des événements ?
Notre force c’est notre amitié. On se connait tous bien. Donc pour travailler ensemble c’était plus facile parce qu’on avait une vision assez similaire des choses et on se retrouve assez régulièrement, surtout le dimanche et on fait des réunions. Il y a plusieurs types de réunions. Celles où on parle du projet en lui-même : comment on veut qu’il s’organise, quels outils pédagogiques on va mettre en place, quelle personne ressource on doit choisir, qu’est-ce qu’on veut traiter réellement pendant l’atelier par exemple. Et il y a des réunions de conscientisation où on partage nos lectures, ce qu’on a entendu, le dernier concert où on est allé. Comme ça, on apprend tous les uns des autres comme si c’était une réunion de travail, on essaie de peaufiner au maximum la vision qu’on veut donner de notre association et de cette autre éducation qu’on veut mettre en place.

Il y a aussi les réunions où comme on est entre potes, on parle de tout et de rien et les 20 dernières minutes on parle d’Hidaya. Ce qui est plutôt cool aussi. Ahaha. On fait aussi des binômes de travail. Là, par exemple pour le jeu Ubuntutionnary, on a fait des réunions de travail par deux, où on devait choisir déjà les notions qu’on voulait faire deviner, ce qu’on voulait dire à travers ça … Car à chaque mot, un message.

Pour notre jeu History X Game : c’est un jeu qui se joue par équipe. À tour de rôle chaque membre de l’équipe doit faire deviner à ses camarades un mot, personnage historique ou politique, un ouvrage, un événement en rapport avec l’histoire de l’Afrique, pendant un temps imparti. Chaque mot deviné fait parti d’un thème (culture, politique, histoire,etc) que nous avons choisis lors d’une réunion de travail. Chaque membre de l’association se partage le travail, puis on met nos idées en commun pour arriver à mettre en place le jeu. On a l’habitude de travailler en binôme. Ce système nous permet nous aussi d’apprendre des uns des autres et d’être bien préparés et informés le jour del’atelier.

On a aussi des outils « modernes » : une page Facebook, un groupe fermé Facebook, une conversation Whatsapp à 7 ! Bref … on essaie au maximum de travailler ensemble mais et quand ce n’est pas possible, on crée des petits groupes de travail à 2 ou à 3.

Myriam Kalidanse Programme Atelier HidayaDans la réalisation des projets, des ateliers, vous avez chacun un rôle précis ?

Oui chacun a un rôle précis. L’amont, on le fait tous ensemble c’est-à-dire que chacun participe à l’élaboration du jeu par exemple. Après en termes d’organisation pure, chaque fois qu’on organise un atelier, on essaie de le rendre convivial. : il y a un peu à manger et à boire donc des personnes sont chargées de faire les courses. Le jour de l’atelier, on se rejoint, on dispatche les tâches et on met en place la décoration, le cadre et tout ce dont on a besoin pour travailler et apprendre ensemble.

Dans l’animation des ateliers, y a-t-il un « maitre de cérémonie » ?
Pour le moment dans l’animation, ça a toujours été Victoria Ahoueli, la présidente, et moi-même qui assurions l’animation. On fonctionne à partir d’où on est le plus à l’aise et nos points forts. Ce projet, c’est le petit bébé de Victoria et elle a vraiment fait des études par rapport à l’éducation et aux civilisations africaines, donc c’est plutôt elle qui amène les notions un peu plus compliquées de civilisations ou les notions où on doit tous ensemble réfléchir et inventer quelque chose.

Moi je pose le cadre et informe du déroulé de l’atelier, j’expose les règles du jeu, j’apporte quelques définitions et j’essaie de mettre les participants à l’aise dès le départ en leur expliquant qu’on est là avant tout pour apprendre en s’amusant. Pendant l’événement, on gravite tous autour des tables de travail, des équipes pour leur dire «Tu pourrais faire ça comme ça », « Qu’est-ce que tu penses de ça » ou « N’hésite pas à faire ça ». Le jour de l’événement, il y a surtout Victoria et moi qui animons et tout le reste de l’équipe participe à l’organisation et au fait que tout le monde participe au moins une fois, qu’ils se sentent à l’aise tout simplement.

Myriam, il y a un mot que tu as utilisé à 2-3 reprises : conscientiser. Qu’est-ce que ça veut dire ?

C’est un mot qu’on utilise pas mal dans le monde Afro. Je vais généraliser… mais quand on est Noir en France, on est pollué par pas mal d’images du Noir. On est cantonné à certaines images. Ces images sont là depuis notre enfance. On a parfois l’impression que, par exemple le Noir ne peut être qu’un nombre restreint de choses. Quand on parle de l’Afrique à l’école, on va parler de la colonisation, de l’esclavage mais on ne va pas forcément parler des grands empires africains qu’il y avait avant la colonisation. On ne va pas dire que la grande civilisation égyptienne est africaine et qu’elle découle d’une population noire.​

Dans le domaine de la sciences et des avancées technologiques, on cite rarement des Noirs. Pourtant la lampe électrique (de Nichols et Latimer), l’ascenseur (Alexander Miles) qu’on utilise encore aujourd’hui ont été inventés par des Noirs. Je peux citer aussi de grands chercheurs comme le sénégalais Cheikh Anta Diop, physicien et égyptologue de renom qui a prouvé le caractère nègre de l’Égypte antique. Cheikh Modibo Diarra, malien, navigateur interplanétaire à la NASA, il est mondialementconnue.

En littérature aussi les noirs et les Africains sont présents : le poète et écrivain martiniquais Aimé Césaire avec Cahier d’un retour au pays natal, et le mouvement de la négritude. Hamadou Ampaté Bâ, écrivain primé, philosophe malien défenseur de la tradition orale, célèbre pour sa citation : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ».

Par contre, on voit beaucoup de Noirs sportifs ou de Noirs chanteurs contemporains, de Noirs délinquants aussi… De manière générale, quand on entend parler de l’Afrique dans les médias c’est pour parler de la pauvreté, des maladies. En fait, il y a toujours cette notion un peu négative de l’Afrique et on s’est rendu compte en côtoyant des jeunes qui sont au collège, en primaire ou plus vieux, qu’ils ont une vision négative sans s’en rendre compte. On le voit dans leur manière de parler. Par exemple, pour certains « blédard », est une insulte. Alors que j’aimerais trop être une blédarde, tout connaitre sur mes pays d’origine, être polyglotte, connaitre la langue de mes parents —pour moi c’est plutôt une qualité d’être blédard—. Je trouve aussi que le monde a tendance à vouloir se calquer sur le modèle occidental dominant en terme de culture, société, économie. Comme s’il était le seul existant et acceptable. Quand on est en dehors de ça, on est considéré comme sauvage ou immergé ou sous développé. Je pense que chaque continent et pays devrait avoir un système qui lui est propre et en accord avec sa culture, traditions, son histoire et son peuple.

Il y a pas mal d’idées négatives qu’on a par rapport à l’Afrique et même parfois sans s’en rendre compte. Donc quand on dit conscientiser, c’est faire prendre conscience à tout le monde, africains ou autre, que l’Afrique recèle des richesses incroyables et qu’on peut valoriser ses origines africaines et l’Afrique en général. On peut tout être qu’on soit Noir, Blanc, Africain, non Africain… tu peux être ce que tu veux. Tu ne dois pas être cantonné à ce que la société te dicte.

Le fait d’être conscientiser, c’est le fait de bien connaitre l’histoire des civilisations, de l’Afrique en elle-même, du continent. Après j’ai envie de dire d’être fier d’être africain mais dans le sens où tu sais d’où tu viens, tu connais tes origines, les points forts de l’Afrique, tu sais valoriser ta culture. C’est très important pour la confiance en soi, pour l’identité, pour tes projets futurs. Si tu as un peu honte de tes origines, si tu ne sais pas d’où tu viens, tu peux avoir un peu de mal à avancer dans la vie parce que cette question va forcément se poser dans ton cheminement.

On sait très bien que l’Histoire est écrite par les vainqueurs. Du coup, on nous apprend que cette vision là, sauf que dans l’Histoire il n’y a jamais qu’une seule vision, il y a beaucoup de points de vue. En fonction d’où tu te positionnes, t’auras tel ou tel point de vue. Le fait de savoir où se positionner, ça permet d’être conscient et de te dire « Peut être que là, ça ne s’est pas exactement passé comme ça » ou « Ah en fait je ne savais pas que ça s’était passé comme ça ». Ça t’amène à réfléchir et à avoir ta propre opinion qui se veut être la plus juste possible.

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Sur quels projets on pourra suivre Hidaya très prochainement ?

Le calendrier 2016-2017 est très chargé. Alors on a déjà plusieurs projets d’ateliers dès Janvier 2017. Pour chacun de ces ateliers, il y aura un thème bien précis. Les 2 premiers thèmes seront assez généraux. On va une nouvelle fois parler de la civilisation, des identités, des cultures et on va s’interroger sur quelle éducation on veut avoir pour l’Afrique de demain et cela toujours avec un regard panafricain. On va essayer de faire un atelier par rapport à ça et créer un programme scolaire idéal par rapport aux participants qu’il y aura pour essayer de réinventer l’éducation. À ce jour, en Afrique pour beaucoup, si tu sais lire et compter, tu es éduqué. On pense que l’éducation c’est beaucoup plus que ça.

En Afrique, l’éducation se fait beaucoup dans des langues occidentales et non pas dans des langues africaines. On aimerait qu’il y ait une moins grande place des langues occidentales et qu’on apprenne vraiment avec des langues africaines du pays où on fait son apprentissage, ses études car il y a énormément de messages qui passent par la langue. Quand on change de langue, il y a beaucoup de choses qu’on ne peut pas exprimer de manière correcte. On se rend également compte qu’il y a beaucoup de programmes scolaires africains calqués sur les programmes français notamment. Du coup, il y a des sénégalais qui vont savoir te parler de la Guerre froide ou des gaulois alors que bon…

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Ils parlent de leurs ancêtres les Gaulois ? Ahah
Oui oui… Il y a plein d’africains qui se disent « Afro-Gaulois ». Ils ont des ancêtres Africains et Gaulois. Ce sont des concepts qui méritent d’être abordés. Ahaha

Par la suite, on va prendre plusieurs pays africains dont l’Ethiopie, l’Egypte et Haïti. On va mettre en lumière ces pays, leur histoire, comme ça on va apprendre tous ensemble l’histoire de ces pays et des personnes qui ont marqué un peu cette histoire. On est en train d’élaborer plusieurs jeux autour de ça mais je ne vous en dis pas plus…

On a également un projet en Août avec une association africaine. On voudrait emmener un petit groupe de jeunes au Ghana. En gros, c’est une association qui prend des jeunes de 18 à 35 ans et leur font visiter un pays africain. Chaque année un pays africain est visité pendant deux semaines et autour de cette visite il y a un thème. Il y a par exemple des visites culturelles, des visites du pays en lui-même, des visites dans des universités, des rencontres avec la population. Hidaya a été chargée de tout le programme éducatif de cette visite donc c’est en train de se préparer.

Dernière petite question, que souhaites-tu apporter au monde de demain ?

Déjà j’espère en faire partie ! J’aimerais apporter une vision différente des choses et quand je dis différente, je parle de ma vision des choses. C’est un peu égoïste, c’est vrai. En fait, j’aimerais apporter ma propre vision qui serait faite des expériences que j’ai vécues et des connexions faites avec toutes les personnes que j’ai rencontrées au cours de ma vie. J’aimerais que ce soit une vision de paix. J’aimerais participer, même un tout petit peu même si c’est à un dixième, à une paix future.

J’aimerais aussi apporter de mon temps et de mon énergie. J’aimerais être une Myriam 2.0, une meilleure version de moi-même à chaque étape de ma vie. Tu sais un peu comme les phoenix qui renaissent.

J’aimerais vraiment qu’il y ait un changement profond dans les mentalités, qu’il n’y ait pas juste une mondialisation, une globalisation où tout le monde est standardisé, où on peut voyager mais qu’au final on n’apprend rien des autres. Si je vais à Tokyo, ce n’est pas pour aller au McDonald de Tokyo c’est vraiment pour apprendre des personnes qui y vivent. J’aimerais participer à un monde beaucoup plus humain et ouvert aux autres, un monde beaucoup plus vers l’essentiel.

On est trop dans une période fast, on fait tout vite, on ne capte pas l’essence même de chaque chose. J’aimerais que les gens ralentissent un petit peu. Je vais moi même ralentir un petit peu et vraiment essayer de capter l’essence des choses et essayer de l’apporter aux gens que je côtoie. Après je n’ai pas la prétention de toucher des milliards de personnes ou la moitié de la planète. Si déjà autour de moi, mes proches ou les gens que avec qui je peux échanger, parler, écouter sont touchés par ce que je peux dire, faire ou par ce que j’ai appris, ça me suffit.


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A propos de la conversation

  • Réalisée le 24 novembre 2016
  • Publiée le 16 janvier 2017
  • Interview, transcription : Raïssa Sebarima
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