Stéphane Sangral Part 1

Les questions fusent parfois à la lecture d’un livre. C’est ce qui est arrivé à la lecture de « Fatras du Soi, fracas de l’Autre » (ed. Galilée). La conversation avec son auteur, Stéphane, s’est donc imposée d’elle-même dans une conversation fleuve en deux parties. Part one.

​Salut Stéphane, est-ce que tu peux nous dire qui tu es et qu’est-ce que tu fais ?
Salut. Ce que je fais ? Mais je dîne dans un resto avec toi, voyons ! Pardon de cette pirouette, mais c’est la seule sortie que je peux trouver à cette question infiniment labyrinthique. Le faire croise le fer avec tout ce qu’il croise, comment insérer une réponse au milieu de ça sans qu’elle soit immédiatement transpercée de toutes parts ? Quant à la question de qui je suis, aucune pirouette ne me sauvera, alors non, juste non, désolé, je ne peux répondre à cette question si fondamentale. Je ne plaisante pas, je ne peux vraiment pas. Comment veux-tu résumer un individu, ontologiquement, et même empiriquement, en quelques phrases ? Une partie de mon travail consiste justement à tenter d’extraire notre conceptualisation d’autrui et de nous-même de tous les processus réducteurs qui tissent nos représentations communes. Il consiste même, pour être honnête, à lutter contre la tendance qu’ont mes processus réductionnistes à prendre le pas sur mes processus holistes. Je ne peux donc pas trahir ce que je m’acharne à réaliser jour après jour en prétendant te répondre à la question de qui je suis, mais je peux en revanche fournir les informations qu’implicitement tu me demandes : Stéphane Sangral, né en 1973, je suis poète et philosophe, je suis également psychiatre, exerçant à Paris. Le consensus civilisationnel qui place le nom, l’âge, la profession et la localité en tête des informations présentant un individu ne me semble pas manquer de pertinence, bien qu’infiniment discutable, mais le fait de croire qu’une poignée de caractéristiques puisse répondre à la question de qui l’on est me semble, bien plus que manquer de pertinence, dangereux, dangereux incommensurablement, me semble, pour entrer dans le vif du sujet de « Fatras du Soi, fracas de l’Autre »1, relever des mêmes processus identitaires à l’origine de la violence du monde. Pardon d’extrapoler ainsi : l’enfer est en effet visible dès que l’on regarde d’un peu trop près la plupart de nos pensées banales, mais je n’étais pas obligé de le faire, du moins pas en début de repas.

Abîmes, Abysses - Jean-Paul MarcheschiAhaha. Est-ce que tu peux nous dire comment t’en es arrivé là ?

Là non plus, désolé, je ne peux pas. Je dois sans doute être le plus pénible de tes interviewés ! Je peux te donner un récit reconstruit selon les quelques idées que ma paresse intellectuelle m’offrira dans le temps de cet entretien, et selon les quelques idées que consciemment ou inconsciemment je désirerai faire passer, cela ne sera ni faux ni mensonger, mais cela ne constituera absolument pas la vérité de mon parcours, pour la simple raison que je n’y ai pas moi-même accès. Quand bien même je mobiliserais des ressources mnésiques incroyables qui embrasseraient tout mon parcours artistique et intellectuel, et que je mobiliserais la capacité de synthèse la plus puissante, la mémoire ne fonctionne pas sur le mode de l’enregistrement mais de la reconstruction, et la dynamique de synthèse ne roule qu’avec le moteur d’une logique donnée, subjective (c’est un fil rouge préétabli sur lequel se greffent quelques phénomènes et non l’élaboration d’un fil rouge à partir de l’ensemble des phénomènes). Donc, non, vraiment, je ne peux pas, je n’ai accès qu’à une fraction très infime de moi, et de plus le moi que je perçois n’est en réalité qu’une fiction, qu’une histoire que ce moi se raconte à lui-même. Ceci étant posé, je peux te donner quelques bribes de ce roman que je vis comme étant la vérité de mon parcours. J’ai quelques souvenirs très nets de ma fascination pour les livres, avant même de savoir lire, que je voyais comme des objets magiques (je n’emploie pas ce terme au sens mièvre, mais au sens anthropologique, je voyais en ces objets une puissance surnaturelle et une ouverture sur des arrières-mondes, tout livre était pour moi livre sacré : ironie du sort, c’est justement ces objets qui le mieux me permettront de fermer la porte des arrières-mondes). Il m’est bien évidemment impossible d’examiner véritablement le tissage symbolique à l’origine du tissu de cette fascination. Je me souviens, cela devait être en CP, dans un petit coin lecture aménagé au fond de la classe, avoir senti qu’il se passait là quelque chose de bizarre, une extraction de la normalité quotidienne, une émotion forte et singulière, avec pour seule drogue un petit livre d’enfant sous les yeux. Et l’expérience était reproductible à l’infini, dans un petit coin de ma chambre aménagé (et cela est signifiant !) à la fois en vaisseau spatial et en coin lecture. Je me souviens aussi de la fierté ressentie lorsque, commençant tout juste mon apprentissage de la lecture, je repérais les « le » et les « la » dans les journaux de mes parents, moi, petit être, j’entrouvrais un peu la porte de l’Olympe, ou bien lorsque, ne sachant pas encore écrire, je gribouillais n’importe quoi sur des feuilles en me convaincant que j’écrivais, que j’étais déjà apte à réaliser l’acte suprême. Je peux également te raconter que je me suis longtemps rêvé poète sans écrire une ligne, en restant dans l’ambivalence d’un rêve que je voulais atteindre mais que je croyais inatteignable, et que je ne voulais pas gâcher par les balbutiements fatalement médiocres de sa réalisation. D’autant que j’avais parallèlement un autre rêve, qui était même plus fort que celui de devenir poète, et dont j’ai dû faire le deuil, faute de talent, vers le milieu de l’adolescence : celui de devenir compositeur. Ma mère m’avait raconté que le pharmacien en bas de chez nous était passionné d’informatique et que ses journées se passaient à réaliser sa passion dans une arrière-salle de son officine, c’est en tout cas comme cela, avec ma simplicité d’enfant, que je l’ai entendu. J’avais trouvé le métier que je ferai : pharmacien. J’avais déjà compris qu’il était hors de question de révéler mes ambitions artistiques, sous peine de les voir ridiculisées et dénigrées et combattues, qu’il fallait n’afficher d’ambition que pour un « vrai » métier, alors je disais pharmacien, et je l’ai dit pendant une partie de mon enfance et le début de mon adolescence, en m’imaginant, chaque fois que je le disais (chaque fois que je voyais les adultes impressionnés par ce projet qui ne ressemblait pas aux habituels projets d’enfants, et chaque fois que je les voyais rassurés par ce projet professionnel si « raisonnable »), en train de composer de la musique dans l’arrière-salle. L’art m’est apparu très tôt comme quelque chose de transgressif, et de secret, de solitaire. C’est toujours le cas, et les marques d’intérêt que je reçois de mes lecteurs me troublent toujours, comme l’intrusion de l’irréel dans ma réalité.

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Finalement, étant devenu, non pas pharmacien, certes, mais médecin, je me dis que j’ai quelque part, dans la vérité de ma profession de soignant, un peu fait mentir mon mensonge. Les premiers poèmes qu’enfin je me suis autorisé à écrire, vers 13 ou 14 ans, ont fait éclore ce qui compte parmi les plus grandes émotions de ma vie, non pas qu’ils aient été réellement bons (je les ai relus récemment, ils ne sont rien de plus que des poèmes d’adolescents), mais ils étaient tellement supérieurs à ce que je croyais être capable de faire que cela m’a ouvert beaucoup d’espoir. Après, bien sûr, l’essentiel de mon parcours chemine au fil des auteurs (et bien sûr des artistes, et notamment des compositeurs) que j’ai découverts. Je n’ai en réalité pas complètement fait le deuil de mon désir d’être compositeur, et peut-être que cette frustration toujours active en moi participe de mon désir inlassable de créer, d’écrire encore et toujours, finalement de boucher un trou qui n’a peut-être pas de fond. La vraie vie, je crois, m’a moins apporté que les livres et que les enregistrements ; ou je tournerais plutôt les choses en disant que la vraie vie ne veut rien dire, que l’on construit sa vérité où l’on peut et où l’on veut, et que la mienne s’est beaucoup construite en dehors de ce que les représentations collectives nomment la vraie vie.

Tu peux nous parler de tes bouquins, de ce que tu écris et surtout « Fatras du Soi, fracas de l’Autre » ?

Ils se réunissent tous dans la perception de l’étrangeté d’être, et plus précisément d’être conscient, et plus précisément d’être conscient d’être conscient. « Méandres et Néant », mon premier livre, montrait l’individu face au Néant, dans un rapport où, à part tourner en rond, rien n’était possible. Avec « Ombre à n dimensions (soixante-dix variations autour du Je) »3, mon deuxième livre, l’individu fait face à soi, au soi, à cette bizarrerie qu’est le soi, qu’est la possibilité de dire Je, dans un rapport où l’idée de sacralité du Je (mais une sacralité non métaphysique) pourrait potentiellement émerger. « Fatras du Soi, fracas de l’Autre », mon troisième livre, celui pour lequel tu m’as invité, développe la situation où l’individu est face aux autres, dans un rapport, difficile certes, mais dans un rapport où l’idée de sacralité de l’individu émerge effectivement, au moins dans la place que l’individu, à mesure d’avancées civilisationnelles, occupe peu à peu dans le groupe. Ce livre illustre, au travers de multiples thématiques sociales (l’éthique, la justice, la politique, la mondialisation, la discrimination identitaire, le nationalisme, le militarisme, la religion, l’idée de Dieu, l’argent, le sexe), un concept que j’essaye de faire tenir debout, le concept d’individuité, dont l’une des définitions possibles, que je donne en ouverture de ce livre, est : « désacralisation de toute groupe, sacralisation de tout individu ». Le but étant de penser un monde où l’unité de mesure ne serait plus le groupe identitaire, avec toute sa malfaisance, mais, enfin, l’individu. Mon quatrième livre, « Circonvolutions (soixante-dix variations autour d’elles-mêmes) », tente de creuser plus loin, au travers de soixante-dix poèmes parlant d’eux-mêmes, au travers donc des concepts d’en-soi, d’ipséité, d’autoréférence, au travers de cette image de boucle que j’aime tant, tente de creuser plus loin, mais de façon indirecte, la démarche de sacralisation non métaphysique de l’individu (mais est-ce qu’une sacralisation non métaphysique est seulement possible ?). Le langage y parle du langage, de sa façon de se transcender lui-même, de passer du texte, simple agencement symbolique, au poème, épaisseur sacrée. Cette démarche autotélique représente l’autotélisme qu’est la réflexivité de la conscience, qu’est la conscience de la conscience. Et la beauté qui émerge du poème représente le sacré qui émerge chaque fois qu’un soi se conscientise.

27.02.98 - Zao Wou Ki

Le livre sur lequel je travaille en ce moment, « Des dalles posées sur rien », qui sera mon cinquième livre, s’attaquera de façon plus frontale au problème de la conceptualisation de la conscience réflexive, autrement dit du Je : ce face-à-face avec l’être-soi descendra jusque dans les contrées obscures du non-être, sous la forme de la mort et du Néant, et remontera pour tenter enfin d’établir les bases ontologiques de ce concept d’individuité, d’établir les bases sur lesquelles chacun, chaque être conscient de lui-même, ne sera rien de moins qu’un dieu, et sur lesquelles tous les autres dieux, ceux qui nous écrasent de leur transcendance, mourront enfin. Tout en n’étant pas dupe sur le fait que, même s’il s’agit d’un pas de plus dans la conceptualisation de l’individuité, toute conceptualisation est fragile, et que les bases ontologiques, ces dalles sur lesquelles marche notre pensée, ne sont en vérité posées sur rien. Tout en n’étant pas dupe sur le fait que ma pensée, qui n’est pas encore capable de se passer des processus de sacralisation, est une pensée encore trop archaïque, une pensée qui boite et qui doit, en boitant, parcourir le long chemin qui mène à l’hypothétique possibilité de ne plus boiter. Un futur livre, qui s’intitulera « L’individuité ou la guerre », explorera plus en profondeur le concept d’individuité que « Fatras du Soi, fracas de l’Autre » ne fait qu’exposer. Et puis beaucoup d’autres livres en préparation. Tous les recoins de mon cerveau et de mon ordinateur grouillent de projets d’écriture inaboutis, de rêves en suspens. C’est épuisant, réellement épuisant, mais si je n’avais pas ça, je crois que c’est tout le reste, la vie en général, à nue, qui alors m’épuiserait totalement, m’éreinterait, et épuiserait rapidement sa réserve de sens. Commencer mon aventure éditoriale avec « Méandres et Néant », c’est-à-dire la commencer par le Rien, était important pour moi. Une sorte de lointain fantasme de tout reprendre à zéro, ou alors une sorte de lointain fantasme d’auto-émergence, de big bang ex nihilo. Et puis il y avait sans doute, dans cette entreprise, la volonté de relever le défi que nous pose sans arrêt l’impossible. Il est impossible de conceptualiser le Rien, l’on est condamné à n’en voir que les contours, alors justement allons-y, essayons, plongeons dedans. Le noir, c’est lorsque aucun photon n’arrivent à ta rétine, c’est une absence de couleur, et pourtant ton cerveau en fait une couleur : et bien essayons de faire, au niveau des idées, ce que l’on arrive à faire au niveau des sensations. Même la science, la reine de la pensée, n’a pas accès à cette conceptualisation, et d’autant que la physique quantique révèle que même le vide le plus total recèle de l’énergie et des particules qui ne cessent d’apparaître et de disparaître. Le Rien paraît strictement impossible à conceptualiser, c’est donc le plus bel objet poétique, idéal pour un premier livre. Et le chemin de son utopique conceptualisation est plein de méandres, comme d’ailleurs notre psychisme, et notre existence, et le livre « Méandres et Néant » lui-même, et au fond tous mes livres, et au fond tous les livres. Le Je aussi est, si ce n’est impossible, du moins extrêmement difficile à conceptualiser, et ce sera l’objet poétique de mon second livre. La poésie est peut-être ce qui commence lorsque la pensée rationnelle s’arrête. Le Je et le Rien sont indéfectiblement liés, l’Être et le Néant ne peuvent être pensés indépendamment l’un de l’autre, aucune démarche ontologique ne peut à mon avis se passer du Rien.

Zao Wou Ki

Avant de rentrer dans le détail de « Fatras du Soi, fracas de l’Autre », une question concernant la forme : le livre est écrit de manière fragmentaire, pourquoi avoir choisi cette forme-là ?

Pour une raison ambiguë. Je rêve de textes hypercohérents, totalement maîtrisés, où il y aurait une telle adéquation entre fond et forme que cette distinction s’abolirait, où le hasard n’y aurait aucune place, et cette hypercohérence ne peut se réaliser que sur des textes courts. Je dis se réaliser dans les deux sens du terme : se réaliser, du point de vue de l’auteur, comme se faire, se produire, et se réaliser, du point de vue du lecteur, comme se percevoir, se comprendre. Mais en même temps je ne crois pas à la cohérence en philosophie, je crois que l’on y tend, mais que l’on en est toujours très loin, je me méfie de tout système de pensée en philosophie, de tout ce qui, croyant avoir imbriqué en lui tous les phénomènes, se révèle n’être qu’un temple ridicule, je ne veux pas transformer ma pensée en religion et me retrouver à en n’être qu’un pauvre adepte (ni même le grand prêtre), et c’est pour cela que je ne veux pas d’un livre linéaire qui confondrait ses articulations avec la logique, qui se griserait de n’avoir aucune porosité dans son architecture, qui ne serait pas constamment ouvert sur ce qui n’est pas lui. L’un des peintres qui me touchent le plus, Jean-Paul Marcheschi, utilise le plus souvent pour support de ses œuvres des feuilles perforées, et j’ai l’impression de faire la même chose, de composer avec les trous de ma réalité, avec mes béances bien visibles en bordure de texte. Même les systèmes scientifiques, c’est-à-dire les systèmes qui s’enfoncent le plus loin dans l’épaisseur de la cohérence, sont fragilisés de toute part ; leur constante autocritique, à travers leur dialectique empirisme-théorisation, les fait à la fois s’enfoncer de plus en plus loin dans l’épaisseur de la cohérence et à la fois être de plus en plus conscient de l’incohérence qui partout les cerne. Et les systèmes philosophiques, eux, avec leurs petites pattes, ou plutôt avec leurs grosses pattes prétentieuses, leur courent pitoyablement derrière. L’écriture fragmentaire a donc l’avantage de satisfaire à la fois ma soif d’hypercohérence et ma suspicion envers toute affirmation de totale cohérence. Mais il y a autre chose, en lien avec mon aspiration à l’hypercohérence. Je te disais n’avoir pas complètement fait le deuil de mon désir d’être compositeur, en réalité c’est plus grave que ça : je me prends pour un compositeur lorsque j’écris. J’apporte évidemment un grand soin, comme tout auteur, à la rythmique et à la sonorité de mes phrases ou de mes vers, mais c’est surtout que je développe ma page comme s’il s’agissait d’une partition, en considérant par exemple le syntagme du début comme un thème musical que je dois transformer, malaxer, disloquer, enchevêtrer à d’autres, complexifier, mais en tout cas ne pas lâcher, et c’est pour cela que, telle une musique, il y a souvent beaucoup de répétitions, de ressassements dans mon écriture. Au fond, mon but est de réussir à écrire comme Bach écrivait ses fugues. J’ai bien conscience des limites de cette comparaison, je peux infiniment moins pétrir mes suites de mots qu’il ne pouvait le faire avec ses suites de notes, la nécessité de signifiance donnant un champ plus limité que la nécessité d’harmonie, je ne me fais pas d’illusion sur le fait d’arriver véritablement à ce niveau architectural, mais c’est le point de fuite de mon cheminement. Une musique donnerait rapidement la sensation de se perdre si elle n’était qu’une succession de notes pointant uniquement sur son devenir sans rien récupérer de son passé ; et bien j’ai cette même sensation lorsque je laisse ma plume suivre son fil sans revenir sur tout ce qui constitue le corps textuel. Alors j’ai besoin de retours, de reprises, de recommencements, de rengaines, de boucles, et cela ne peut évidemment avoir de pertinence que dans le cadre de textes limités en taille, suffisamment limités pour que tout ne s’y dilue pas. Mais il y a encore une autre raison à mon attrait pour l’écriture fragmentaire, qui relève de l’économie textuelle : il me semble que si l’on veut multiplier les singularités structurelles, les angles de vue, les potentialités sémantiques, c’est le moyen le plus rémunérateur, et d’autant plus rentable que l’on n’a pas à en payer le prix par l’introduction intempestive d’artificielles chevilles.

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Dans ton livre, il y a beaucoup de fragments qui sont en fait des dialogues où un interlocuteur t’oppose des arguments. A tel point que l’on se demande si ta pensée n’est pas uniquement dialectique ?

Non, l’outil dialectique est un outil parmi d’autres, pour lequel j’ai beaucoup de respect, mais pas au point d’en faire le centre, et encore moins l’entièreté, de ma démarche. Le dialogue m’intéressait pour deux raisons, l’une pragmatique, l’autre psychologique. La raison pragmatique est que la forme dialoguée possède une réelle puissance pour d’une part mettre en lumière la pensée que je combats (et que l’on qualifiera, pour faire vite, de pensée réactionnaire, cette pensée qui constitue le socle représentationnel archaïque commun à l’humanité, et sur lequel l’humanité s’entredéchire et souffre et souffre tant, et qu’il faut, à mon avis, déconstruire sans relâche) et d’autre part mettre en lumière le combat intrinsèque à ma propre pensée (le combat contre mes insuffisances, fait avec les armes de mes doutes, et motivé par ma crainte d’être dupe de moi-même). Extraire la contradiction dans une altérité bien visible me semble être, parfois, et en effet assez souvent dans ce livre, une bonne façon de baliser le chemin. La raison psychologique, elle, est très triviale (ou peut-être pas tant que ça, je ne sais pas trop) : cela fait un bien fou de pouvoir répondre, en ayant longuement ruminé son argumentation, à toutes les idioties que l’on a entendues dans nos discussions quotidiennes mais qui nous ont, sur le moment, laissés sans voix ou presque, à moitié démunis, dépourvus de véritable répartie. La guerre égotique qui se joue au sein de toute discussion est pathétique, mais ce qu’il y a de plus pathétique encore est qu’elle se poursuit ensuite en nous-mêmes, surtout lorsque l’on a perdu la bataille, mais ce qu’il y a d’encore plus pathétique, d’infiniment pathétique, est notre difficulté à proclamer en nous-mêmes l’armistice. Les processus narcissiques interviennent de multiples façons dans l’élaboration d’un livre, mais notamment sous la forme de la plus grossière réparation. Et se dire que l’on a, par le livre, un infaillible moyen de tricher, cela aide à se détacher, enfin, salutairement, du jeu mondain. J’imagine aussi que cela fait du bien au lecteur, le soulage un peu, par procuration, de toutes les discussions frustrantes qu’il a forcément dû déjà subir.

Portrait - Jean-Paul Marcheschi

A un moment de ton livre tu dis que le bonheur n’est pas de l’ordre du réel, pourquoi ?

Oui, je dis ça, par contraste avec le progrès qui lui, bien qu’il soit si souvent pensé avec suspicion, me paraît au contraire tout à fait de l’ordre du réel. Le bonheur appartient à cette famille de notions fictives avec laquelle on vit au quotidien, il ne constitue pas, contrairement à la joie, une réalité psychologique. Tout le monde n’est bien sûr pas égal, en fonction de son inné, de son acquis, de son présent, sur la proportion d’affects positifs qu’il ressent, mais tout le monde est égal sur le fait de ne pas vivre immergé totalement, de façon continue et pérenne, dans un bain d’affects positifs, comme le suppose la notion de bonheur. La mythologie habite encore nos représentations communes. Le bonheur est une espèce de dieu vers lequel on tente de s’approcher, comme le malheur une espèce de diable que l’on tente de fuir. On tend tous, la tête courbée, à se rapprocher de nos dieux, qu’ils soient bêtement surnaturels ou subtilement incarnés dans des idées (Vérité, Justice, Pouvoir, Amour, Beauté, Bonheur, etc…). Cela me semble médiocre, et j’ai l’impression que l’humanité peut faire mieux que ça, peut faire en sorte que l’on tende chacun à s’approcher du fait d’être un dieu et chacun à s’approcher du fait de considérer autrui comme un dieu. Le progrès civilisationnel, qu’il soit social ou technoscientifique, se résume, à mon avis, au développement des structures aptes à sacraliser tous les individus, et donc en conséquence à l’augmentation des possibilités, puisqu’un dieu jouit d’être lui-même, de ressentir des affects positifs. Prenons un exemple concret, celui de l’homosexualité. Le progrès civilisationnel, qui consiste sur cette question à la progressive abolition des lois (la moitié de la planète l’a déjà dépénalisé, cela avance vite à l’échelle de l’Histoire, mais si lentement à l’échelle d’une vie) et des mœurs (et notamment intrafamiliales) qui persécutent ou même juste discriminent les homosexuels, et qui consiste aussi, corrélativement, le progrès social et le progrès de la connaissance allant de pair, à la progressive abolition des idées fausses (c’est un sacrilège, un vice, une maladie, une mode, etc…) qui infestent les représentations collectives, se résume, à mon avis, au développement des structures aptes à sacraliser le rapport des individus à leur sexualité, à faire de chaque individu le dieu de son désir. Ce n’est pas un hasard si se développent, dans le même temps, la tolérance à la liberté sexuelle et l’intolérance à l’agression sexuelle.

Stéphane Sangral VI par Vincent MacherC’est un basculement anthropologique majeur : le corps de l’individu, dans sa dimension sexuelle, pour la première fois, n’appartient plus à la collectivité mais à lui-même. La phrase tolérante à la mode est « chacun fait ce qu’il veut de son cul », et la plupart de ceux qui sont capables d’avoir ce discours le disent avec légèreté, sans se rendre compte de son caractère incroyablement révolutionnaire, sans se rendre compte que faire de l’individu le souverain de son comportement sexuel est inédit dans l’Histoire : il est toujours intéressant de voir à quel point notre pensée est traversée et portée par des courants qui nous dépassent. Pour terminer avec cet exemple, je dirais que les sociétés modernes sont donc structurellement plus capables de faire émerger des affects positifs chez les homosexuels que les sociétés traditionnelles. Et, au-delà de cet exemple singulier, je vois le processus d’individuité, donc de sacralisation de l’individu, comme le moteur fondamental du progrès : tenter d’abolir le carcan normatif qui enserre les individus, tenter de destituer les sacralités groupales au nom desquelles l’on broie les individus, mais aussi travailler à développer la connaissance et à la diffuser (la connaissance de ce que l’on est et de ce qu’est le réel social ou matériel dans lequel on est plongé), mais aussi travailler à développer la technologie (et notamment dans le domaine de la santé ou de la communication), tout cela est animé par la même chose, l’émancipation de l’individu, autrement dit l’augmentation des possibilités d’être ; et l’augmentation des possibilités de bien-être vient avec. Je disais tout à l’heure que le bonheur ne correspond pas à la réalité psychologique, c’est vrai dans l’état actuel de notre humanité, mais peut-être que l’avancée transhumaniste saura modifier cela, je ne sais pas trop, c’est une question tellement complexe…

Dans un passage, tu t’interroges sur ce que tu recherches réellement, à savoir fuir le conformisme ou simplement prendre la posture de celui qui essaye de fuir le conformisme. Ton interrogation est-elle une tentative d’éviter de tomber dans la branlette intellectuelle ?

Je me méfie du concept de branlette intellectuelle, au moins pour le fait que beaucoup qualifieraient comme cela tout ce que je viens de te dire. Plus généralement, le concept de snobisme est problématique dans le sens où, entre autres choses, il circonscrit, à la fois, l’intérêt factice que certains portent à telle ou telle chose absconse jusqu’à l’absurde mais sur lequel l’air du temps a déposé une aura glorieuse, et l’intérêt réel que certains portent à telle ou telle chose trop complexe pour soi mais que l’on se persuade de voir comme absurde pour ne surtout pas voir à quel point l’on est limité. Et puis, pour compliquer le tout, il y a en chacune de nos idées quelque chose de l’ordre de la posture, de l’ordre d’une recherche de statut, et cela que nos idées participent au jeu social ou restent dans le secret de nos têtes. Même si on les croit relevant de la plus pure rationalité, toujours nos idées sont déformées par la tension complexe qui existe entre la puissance d’autrui (un autrui réel ou virtuel) et notre puissance égotique. En ce qui concerne mon rapport à l’opposition conformisme/anticonformisme, je commencerais par dire que le rôle du philosophe est de complexifier, d’inquiéter, de perturber, de déplacer, de redécouper, de déconstruire, voire de détruire les représentations communes qu’il estime devoir l’être : un philosophe ne peut qu’être, par définition, anticonformiste, du moins partiellement anticonformiste. Dans le texte que tu évoques, je m’interroge sur ma capacité à réellement accéder à cet anticonformisme, qui est un acte créatif, je parle de ma crainte de ne suivre en fait que les chemins bien balisés, bien conformes, d’un anticonformisme de pacotille, de ma peur (parfois de ma terreur, car cela nierait toute mon identité de philosophe, rayerait la moitié de ce que je crois être) de n’être en vérité que le mouton des représentations communes. Caresser les représentations communes dans le sens du poil, quand bien même ces représentations se targueraient d’être anticonformistes (et la pensée réactionnaire sait très bien jouer avec cette rhétorique), c’est au fond ne rien faire, du moins ne rien inventer, c’est écrire pour faire un livre de plus qui ira encombrer les rayons des librairies avant de se dépêcher de mourir d’oubli : c’est, pour quelqu’un qui se rêve philosophe, totalement désespérant. Quand je parle de représentations communes, il ne s’agit évidemment pas pour moi de nier la singularité intellectuelle de chacun, mais de cibler ces larges plaques tectoniques qui soutiennent nos idées singulières et qui me paraissent souvent, même lorsqu’elles ne provoquent aucun tremblement de terre, extrêmement perfectibles, extrêmement pauvres en éléments de vérité, extrêmement indigentes en potentialités d’épanouissement existentiel.

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Le problème n’est au fond pas tellement celui du conformisme ou de l’anticonformisme, car l’anticonformisme n’est pas une fin en soi et car l’anticonformisme peut très bien se scléroser dans un nouveau conformisme, le problème est celui de notre rapport à la vérité et à la liberté, celui de notre capacité à penser les concepts épurés au maximum de leurs surdéterminations, celui de notre capacité à vivre libéré au maximum de la pression collective. Mais les concepts sont fabriqués avec notamment le matériau de leurs surdéterminations, et notre psychisme est fabriqué avec notamment le matériau de la pression collective. Le questionnement est alors sans fin. Mais c’est peut-être cet infini, et peut-être l’infini en lui-même, que je cherche. Le texte que tu évoques me confronte à mes doutes, à ma peur de n’être que le mauvais acteur d’une mauvaise fiction. La déconstruction des frontières, qu’elles soient politiques ou conceptuelles, me semble toujours être source de richesse, d’immense richesse, et c’est vrai que je ne me prive jamais pour puiser dans cette mine d’or qu’est la déconstruction d’une frontière particulière : celle passant entre ma pensée à l’œuvre lorsque j’écris et la pensée de l’œuvre que j’écris. L’exposition des incertitudes et des insuffisances de ma pensée fait je crois partie totalement de ma pensée, mais dans quelle mesure cette exposition n’est-elle pas une construction artificielle, une stratégie pour démontrer telle ou telle chose, ou un étalement prétentieux de ma modestie ? Mais dans quelle mesure ce que je viens de dire là n’est-il pas lui-même encore une posture, un chant d’ouverture vers la vérité mais chanté faux par un cerveau pétri de convictions et de suffisance ? Oui, véritablement, le questionnement est sans fin. On est soi-même un sujet d’étude pratique, car toujours disponible et facile à explorer, pratique pour évaluer à quel point l’on se ment à soi-même, et à quel point l’on est soi-même un sujet d’étude problématique, car toujours fuyant et impossible à véritablement explorer.

Le Philosophe en méditation - Rembrandt

C’est prendre une sorte de recul sur soi-même que de faire ce travail. Quelle est la bonne distance pour observer la vérité ?

La bonne distance, c’est l’extrême. L’extrêmement loin, voir tout le tableau, et l’extrêmement proche, voir tous les détails. Surtout l’extrêmement proche. Oui, c’est l’extrême. 2 + 2 font extrêmement 4. En vérité je rêve d’être extrémiste. Bien entendu je n’y arrive pas. La modération relève certes de l’accès à la nuance et à la synthèse, mais relève aussi de la médiocrité. Pour 2 + 2 ça va encore (heureusement !), j’arrive à ne pas errer entre 3,9 et 4,1 et à percevoir la pointe la plus aiguë de la vérité, mais pour les concepts plus complexes, je reste dans l’enclos de mes limites, situé trop loin de cette extrémité où vit la vérité. Souvent j’y tourne en rond, parfois j’arrive à en éloigner les clôtures, à élargir mon périmètre, mais jamais je ne réussis à ouvrir l’enclos et à m’échapper pour rejoindre la vérité. De temps en temps, malgré son éloignement, malgré ma myopie, je crois la percevoir, alors je sculpte à son image la matière molle que j’ai sous la main, mais le résultat reste mou, et approximatif. Rien d’extrême là-dedans. Je n’en suis finalement encore qu’au stade de sculpter des idoles. Cette extrémité où vit la vérité, cette extrémité qu’est la vérité, ne peut alors n’être qu’un rêve. Pour prendre une image dans le domaine de la chimie, j’imagine la civilisation comme une sorte de puissant catalyseur qui, à partir d’une immense solution sémantique transparente, va créer des concrétions conceptuelles au fond d’un gigantesque tube à essai. Et seules ces concrétions sont visibles. Et elles seules constituent notre nourriture intellectuelle. Le penseur est celui qui, au lieu de porter une concrétion conceptuelle à sa bouche, va commencer à la découper en sous-concepts, puis découper encore chaque sous-concept en multiples sous-sous-concepts, et faire des liens inattendus entre eux, et les redécouper encore en multiples sous-sous-sous-concepts, et ainsi de suite jusqu’à obtenir de la fine poussière. Prenons l’exemple de cette concrétion conceptuelle que l’on appelle l’amour. Chacun se rend bien compte qu’aimer le chocolat, aimer lire, aimer ses parents ou aimer son conjoint ne relèvent pas de la même chose, et chacun fait déjà spontanément des découpes dans le concept d’amour. Le psychologue, le sociologue, l’historien des mœurs, l’anthropologue, le biologiste, et d’autres sans doute, vont, eux, prendre ces sous-concepts et, chacun à leur façon, les redécouper en sous-sous-concepts. (Le psychologue, par exemple, prenant le sous-concept de l’amour de couple, le redécoupera avec ses outils nommés narcissisme, pulsion, attachement, imprégnation de schémas environnementaux, etc…, et se retrouvera alors avec de multiples sous-sous-concepts comme la dynamique de comblement de failles narcissiques et de carences affectives, la dynamique de mise à l’équilibre de l’économie pulsionnelle, la dynamique de stabilisation des contenants symboliques, etc…) Et plus leurs analyses seront fines, plus les sous-sous-concepts seront redécoupés et redécoupés encore jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que de la fine poussière. La vérité réside dans la poussière, du moins dans une poussière si fine qu’elle en est pour le moment imperceptible. L’extrémité de la finesse. Je suis au bord de penser (mais je reste sur le bord, je ne plonge pas, du moins pas encore) que la vérité réside dans une poussière si fine qu’elle se confond avec le Rien. Le philosophe est celui qui, sniffant cette poudre, plus ou moins fine, trouve l’énergie de creuser la matière textuelle pour y faire jaillir un sens. Mais qui peut survivre en ne faisant que sniffer, sans jamais manger ? En tout cas moi je ne peux pas. J’aimerais, mais je ne peux pas. Alors, hors moments d’écriture ou de lecture, mes drogues, j’avale quotidiennement les concrétions conceptuelles que je trouve dans mon environnement culturel, certes pas les plus grossières, mais malgré tout j’en avale de bien trop grosses à mon goût ; je me console de tant de faussetés en me disant que ma mastication et ma digestion un peu les découperont, les affineront.


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A propos de la conversation

  • Réalisée le 07 novembre 2016
  • Publiée le 08 janvier 2017
  • Interview, transcription : Rémi Henessy Wayne
  • Photos : Vincent Macher
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