Sophie N’Diaye

Sophie fait partie de ceux qui ne peuvent rester les bras croisés face aux problématiques du quotidien. Le temps d’une conversation elle évoque l’approche transculturelle de son travail auprès des jeunes — et notamment des jeunes migrants — au sein de l’association Association IMAJE Santé.

Salut Sophie, tu peux te présenter, nous dire d’où tu viens et ce qui t’a amené à faire ce que tu fais aujourd’hui ?

Je m’appelle Sophie, je suis psychologue sociale de la santé, dans une association qui s’appelle imaje santé ; c’est un espace santé jeune. On accueille des jeunes qui ont entre 12 et 25 ans. Je fais plusieurs choses : je fais des entretiens et des suivis psychologiques, j’interviens dans les quartiers défavorisés de Marseille où l’on mène des actions collectives comme des groupes de paroles autour de thématiques qui concernent les jeunes ; donc ça peut être : la sexualité, le bien être, comment vivre ensemble, nos difficultés dans les quartiers.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAEn fait, l’idée c’est d’ouvrir un espace dans lequel on va travailler sur l’expression de soi et où ils puissent être entendu, être écouté, être reconnu dans ce qu’ils ont à dire. Je fais aussi des formations auprès de professionnelss sur des thématiques différentes comme les addictions, l’interculturalité etc.

Je travaille également dans une consultation transculturelle. Lorsque j’ai trouvé ce lieu de stage, j’étais extrêmement contente car je savais qu’à Marseille c’est un des seuls lieux, où il y a un accueil des personnes migrantes, et j’ai eu la chance de rencontrer deux psychologues, qui m’ont fait confiance. Deux psychologues cliniciens qui m’ont intégré à la consultation. Je fais de la co-thérapie avec eux sur des questions liée à la migration, donc c’est très riche. C’est aussi très prenant et ça pousse beaucoup de portes.

Comment tu en es arrivée là ?
C’est une bonne question. Je pense que c’est beaucoup de facteurs différents qui m’ont amené à Imaje Santé. Ma formation déjà, puisque je suis psychologue social de la santé. La psychologie sociale est un courant un peu différent, de la « psychologie clinique » (entre guillemets), dans le sens où c’est une manière d’appréhender l’humain, un peu différente que ce qu’on a l’habitude de faire en psychologie. C’est-à-dire que nous, nous sommes vraiment dans la contextualisation du comportement, des attitudes, etc.. , nous ne sommes pas centré sur l’intra-psychique mais plus sur l’homme dans son environnement social.

Quand j’ai commencé mes études, je voulais être psychologue clinicienne, donc je voulais être une psychologue « classique ». Et puis au fur et à mesure de mes études, je me suis rendue compte que l’approche psychanalytique telle qu’elle est enseignée en France ne me parlait pas. Il y avait beaucoup de choses avec lesquelles je n’étais pas d’accord, je me sentais en dissonance dans la manière dont je pouvais me penser dans le milieu professionnel. Suite à la licence, j’ai décidé d’arrêter la fac et de partir en voyage pour prendre le temps de penser à ce que je voulais faire et comment je voulais le faire.

Il faut savoir que pendant mes années de licence, j’avais fait beaucoup de psychologie sociale, de sociologie et d’anthropologie. C’étaient des approches qui me parlaient beaucoup plus que la psychologie. Pendant ce voyage et pendant mon année à l’étranger, au travers de rencontres je me suis rendue compte qu’on pouvait penser la psycho de manière différente et ça m’a fait beaucoup de bien. Ca m’a ouvert des possibilités, je me suis rendue compte qu’on pouvait être psychologue sans forcément être dans le courant normatif de la psychologie.

Enfin, j’en suis arrivée là de part ce que je suis « moi » dans mon identité : je suis métisse, j’ai des origines Guinéenne et des origines Française. J’ai donc toujours baigné dans l’interculturalité et j’ai toujours eu une affinité pour les questions anthropologiques et interculturelles depuis le début : d’où mes voyages et le choix de mon orientation.

En rentrant un peu plus dans le détail, ça consiste en quoi ton travail chez Imaje Santé ?

C’est compliqué car c’est beaucoup de choses Imaje Santé. Je vais essayer d’expliquer ce qu’on fait de manière générale et ensuite de vraiment me centrer sur la consultation transculturelle, qui est vraiment une consultation spécifique avec un dispositif spécifique où il y a de la co-thérapie. Je prendrai le temps d’expliquer ce que c’est.

A Imaje Santé, on accueille des jeunes qui ont entre 12 et 25 ans, qui peuvent avoir tous types de problématiques. Je travaille en équipe avec une infirmière, des travailleurs sociaux, et des médecins, donc notre cœur de métier c’est la santé. On est vraiment sur de l’écoute, notre travail c’est d’accueillir les jeunes et d’essayer de comprendre la raison pour laquelle ils viennent. Comprendre c’est un peu la colonne vertébrale de notre travail parce que bien souvent on a tendance à déposséder les jeunes de leur parole et de leurs besoins. Ce sont des jeunes qui sont souvent accompagnés par des professionnels comme par exemple des éducateurs, des infirmières scolaires, leurs parents – et pour beaucoup on oublie ce que eux veulent.

J’entends souvent des choses comme : « Il faut qu’il voit un psychologue » ; « Non mais là son problème c’est qu’il est trop proche de sa mère ». Ce sont un peu des idées reçues, des théories naïves qui sont plaqués sur des histoires de vies.

Nous, nous rendons compte que nous sommes devant un jeune qui nous dit « Non, pour moi tout va bien, c’est pas ça le problème ». Notre travail ça va être de lui signifier, en tout cas je prends beaucoup de temps pour lui dire par exemple : « C’est l’infirmière du collège qui t’a demandé de venir, ou l’éducateur. Mais moi ce qui m’intéresse, c’est toi. Tu me dis que ça par exemple pour toi ce n’est pas un problème et je l’entends. Mais peut-être du coup on pourrait commencer par parler de toi et de ta vie d’aujourd’hui et d’essayer de voir ensemble comment tu mènes ta vie. » C’est une approche partagée par mes collègues et qui me semble extrêmement importante pour être au plus prêt de la réalité des jeunes que l’on accueille et de faire tout pour être avec eux. On est vraiment dans une approche humaniste. Approche, qui a beaucoup été porté par Rogers aux États-Unis. Son idée est de faire confiance au savoir expérientiel.

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Qu’est ce que le savoir expérientiel ?

En tant que professionnel j’ai un savoir théorique. Par exemple, je vais savoir faire une classification : une angoisse, ça se matérialise comme ça, ça se passe ainsi dans le cerveau. J’ai un savoir théorique sur comment fonctionne le psychisme, comment fonctionne la souffrance etc, mais c’est un savoir qui est déconnecté de l’expérience de la personne. Par exemple, tu peux me dire « Je dors mal la nuit » ; je peux te répondre que tu peux éventuellement faire des angoisses du sommeil, etc. C’est un savoir qui te préexiste. Toi, ce que tu vas me dire de cette angoisse là, n’est pas forcément théorique mais c’est tout aussi important. Tu vas peut être me dire : « Quand je bois du café, ça va mieux. » Ou « Ces angoisses là, elles n’arrivent pas toujours ». Ainsi ce sont peut être des savoirs que je n’ai pas forcément dans la théorie mais je mets ton vécu et ce que tu vas me dire au même niveau. L’idée c’est de remettre la personne au centre dans le soin de sa vie.

Tout à l’heure tu parlais de co-thérapie, tu peux nous expliquer en quoi cela consiste ?

La première partie de l’accueil, c’est l’accueil généraliste dont on a parlé. Après on a la consultation transculturelle. C’est une consultation très spécifique car on accueille des jeunes migrants qui ne parlent pas français et qui portent une culture très différente ; ils ne savent pas non plus ce qu’est un psychologue.

Je peux par exemple parler de la Guinée car on accueille beaucoup de personnes de Guinée. En fait, le fait d’aller voir un psychologue ça n’a aucun sens pour eux, du coup c’est un travail qui demande de tout repenser.

Comment est née cette consultation ?

Il y a 10 ans, à l’époque où je n’étais pas encore dans l’association mes deux collègues ont monté cette consultation en ce rendant compte qu’il y avait beaucoup de migrants à Marseille et qu’il n’y avait rien qui leur été proposé pour leur souffrance lié à l’exil ou à la migration qu’ils avaient pu vivre. Ils ont donc monté cette consultation en co-thérapie ; ça veut dire qu’il y a deux psychologues qui accueillent et qui mène l’entretien. Il y a également un interprète de la langue maternelle du jeune accueilli, et le jeune.

C’est un dispositif groupal où on va travailler sur l’ici et le là-bas. On parle de comment c’est chez lui, comment c’était avant, qu’est-ce que cela signifie de se retrouver en France ; on évoque les différences culturelles. On parle également beaucoup de la langue, par exemple : qu’est-ce que ça veut dire, comment tu dis ça dans ta langue, on travaille beaucoup avec les images, etc.

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Ce sont des consultations qui sont très riches, et qui sont très compliquées. Ces consultations éveillent clairement mon esprit militant car on se retrouve à accueillir des jeunes qui sont à la rue, qui ne peuvent pas répondre à leurs besoins vitaux, qui ont faim, qui ont froid et qui sont dans des parcours inhumains. En France, on accepte de vivre à côtés de personnes qui vivent des choses terribles et on y participe.

Alors on essaye de les soutenir comme on peut mais on est limité. Par exemple, je reçois en ce moment ,un jeune qui a 18 ans, cela fait un an qu’il est à la rue, qu’il fait le 115, qu’il ne parle pas français, que rien est possible pour lui, qui a froid, qui a faim on fait tout ce qu’on peut pour essayer de pousser les murs pour accompagner ce jeune mais on ne change pas la source du problème qui est qu’il dort à la rue. Il m’arrive parfois, par exemple, de leur donner à manger ou de partager mon repas de midi ; on se cotise avec les collègues pour leur donner des habits chauds pour essayer de se mettre en lien avec les milieux militants qui ne sont plus du tout dans le droit commun, c’est-à-dire qu’on ne passe pas par des foyers de l’état. On travaille avec le collectif « Migrants 13 » par exemple. On essaie d’ouvrir des partenariats avec des réseaux squats pour essayer de répondre à des problématiques où on se rend compte que s’il n’y a pas d’initiative citoyenne, rien n’avance. On participe de manière passive à de l’inadmissible.

Le travail que vous faites vient en quelque sorte combler les carences de l’état.
Malheureusement cela ne les comble pas, mais on essaie de mettre des pansements là où l’Etat ne fait pas son travail.

Sophie N'Diaye Mountains of Liberty

Sans vouloir orienter la question vers un aspect négatif ; n’y a t-il pas un effet un peu pervers de prendre le relai de l’état, ce l’inciterai en un sens non pas à se désengager — car on ne peut pas dire que l’état soit très engagé à l’heure actuelle — mais à laisser pourrir la situation en se disant que peut être des initiatives citoyennes pourraient émerger.

Je comprends très bien ta question. En fait, c’est tellement insupportable humainement, que cette question je ne me la pose pas. Je ne peux pas laisser des jeunes à la rue qui ont froid. Tu vois, je ne peux pas être simple témoin de ça, humainement ce n’est pas possible.

Effectivement c’est une question légitime de savoir si on entretien un système en comblant ses carences mais on les comble de manière tellement minimes que je ne pense pas que notre action ait cet effet. On a une file active d’une dizaine de personnes peut être ; alors qu’à Marseille il y en a beaucoup beaucoup plus. Par conséquent, je ne pense vraiment pas qu’il y ait un effet pervers.

Par contre, ta question est intéressante car on ne peut pas se cantonner à coller des pansements sur des parcours individuels. Il faut vraiment qu’il y ait un relai pour sensibiliser les pouvoirs publics ; c’est quelque chose que l’on est en train de faire. On essaie d’écrire un témoignage des situations inadmissibles et de le faire remonter au défenseur des droits. On est vraiment sur cette réflexion là : comment faire bouger la situation ?

On a fait un film grâce au mari d’une collègue qui est réalisateur. Ça s’appelle « J’ai marché jusqu’à vous », ce film où on a dénoncé ce qu’il se passe a été diffusé sur France 3 et sur LCP. Cela a permis une résonance médiatique importante. On a expliqué comment on travaille, nos difficultés et à quel moment le conseil départemental (ils ont changé de nom) ne remplit clairement pas ses missions.

Il y a des choses qui commence à bouger, a priori. Là on va rencontrer plusieurs associations pour réfléchir à comment on va pouvoir faire bouger les choses. Donc la question que tu m’as posé, on se la pose aussi et on essaie de ne pas se contenter de combler des carences.

Tout à l’heure tu as parlé de différences culturelles pour les migrants. Est ce que ces différences culturelles c’est quelque chose que eux avaient anticipé, et sur lequel vous travaillez ? Vous les aidez à comprendre la culture Française et Européenne ? Et d’un autre coté, est ce que vous faites ou pensez faire un travail culturel coté français ?
C’est une très bonne question, car en effet : on fait les deux. Je vais répondre à la première : comment on travaille la question de la culture. Il y a des jeunes qui viennent de la brousse, qui n’avaient pas la télé, qui avaient à peine l’électricité, et qui se retrouvent complètement projeté en France. En fait, beaucoup ne s’y attendait pas du tout. Il y en a même qui ne savait pas que la langue française existait. Ça se passe pour les Nigériens notamment qui parlent anglais. Ils arrivent et ne comprennent pas. C’est quoi cette langue ?

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Déjà ils parlent anglais. Il me semble que la plupart ne parlent même pas anglais.

En effet les nigériens parlent globalement anglais, mais pour d’autres pays d’Afrique ce n’est pas le cas. Certains ne savaient même pas qu’il faisait froid, qu’il gelait. Ils parlent beaucoup de ce froid qu’on voit, de la neige. Il y a vraiment un choc qui est extrêmement violent puisque ce sont des choses que l’esprit n’a pas pu penser et imaginer. Il y a donc une double violence car il n’y a personne pour les accompagner dans cette expérience qui n’a pas pu être pensée au préalable.

On est vraiment sur ce travail de mise en sens, de mise en mots, d’essayer de comprendre et d’accompagner ce choc de l’étrangeté à travers les métaphores, à travers la langue en leur donnant la possibilité de parler dans leur langue. En effet, c’est important car ils se retrouvent confrontés à quelque chose qui est extrêmement nouveau pour eux. Ils sont dans l’impossibilité de partager se ressenti car on ne comprend pas la langue dans laquelle ils s’expriment. L’idée c’est qu’à travers cette consultation, ils puissent intérioriser ces différences à travers quelque chose qui leur est familier : leur langue maternelle.

Tout à l’heure, j’ai oublié de dire quelque chose d’extrêmement important : dans les consultations, on demande toujours à la personne qui est à l’origine de l’orientation, de venir aux consultations pour faire ce travail de compréhension transculturelle. Ce sont souvent des éducateurs de foyers ou de rues avec qui l’on va travailler sur l’incompréhension liée à la rencontre de cultures différentes. Par exemple, en Guinée, la politesse est de ne pas regarder les adultes dans les yeux. Donc on se retrouve avec des jeunes qui lorsqu’ils s’adressent à toi regardent le sol tout le temps. Pour nous, dans notre culture française, c’est un manque de respect. On dit souvent aux jeunes, « Regarde-moi dans les yeux quand je te parle ». Un autre exemple, dans beaucoup de cultures, on ne s’adresse pas directement à un adulte. C’est-à-dire, on ne va pas dire « J’ai mal dormi » ou « J’ai eu froid ». Il faut que l’adulte aille demander. Cela met à mal les modalités d’accompagnement français, car en France le cœur de l’accompagnement c’est la parole libre.

On se retrouve avec des professionnels qui sont en difficultés parce qu’ils ne savent pas comment accompagner ces jeunes ayant des comportements qui peuvent être mal interpréter, en estimant que le jeune a manqué de respect ou se disant, « On ne comprends pas il vient pas nous parler », etc. Par conséquent, de notre côté, on va faire tout ce travail de va et viententre les éducateurs et les jeunes pour expliquer qu’il vient d’un autre pays, d’une autre région. On fait également très attention à ne pas avoir une approche culturaliste, c’est-à-dire à ne pas donner d’information décontexutalisée du genre « En Guinée la plupart des jeunes sont musulmans, donc ce jeune est musulman» sans même prendre le temps de le connaitre, « À travers des questions, on va rentrer dans son monde pour comprendre comment il se pense. On essaie de comprendre est-ce que effectivement c’est cela qui se joue ».

Pour répondre à ta question, on est sensible à redonner du sens et à faire en sorte que ces professionnels qui accompagnent ces jeunes soient sensibilisés à cette question-là pour éviter les incompréhensions.

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Donc le travail culturel, côté français, il est fait plutôt du côté des professionnels qui sont en contacts avec ces jeunes. Il y aurait des choses à faire du côté de la population qui est la plus exposée ? Par exemple à Paris, ils sont dans des quartiers bien spécifiques du coté de Stalingrad ou du Boulevard de la Chapelle. Est-ce qu’il n’y aurait pas des choses à faire auprès de ces habitants de ces quartiers là pour leur expliquer comment agir par exemple ?

Selon mon opinion, en répondant de but en blanc, je dirai que ce qui est compliqué ce sont les stéréotypes qui sont liés aux Migrants. Lorsque je parle de stéréotypes, je parle surtout de la place médiatique qui leur est donné et la hiérarchie établie entre les migrants. Par exemple, le migrant qui a fuit la guerre « c’est le bon migrant » qu’on peut accueillir, et le migrant économique c’est le migrant qui vient profiter du système et qu’on ne veut pas trop chez nous.

Ce qui serait très important, ça serait de donner du contact, pour redonner aux migrants une part d’humanité. Il y a une mise à distance très violente de par les stéréotypes négatifs du migrant qui n’est pas comme nous, qui vient profiter, qui est voleur, etc. Pour les faire évoluer, il faudrait organiser des événements culturels où les gens pourraient se rencontrer.

La psychologie sociale nous montre que le contact est le meilleur moyen de faire tomber les stéréotypes. Il y a eu une expérience à échelle humaine qui a été réalisée aux États-Unis à la fin de la ségrégation raciale. Pendant la ségrégation les noirs et les blancs étaient séparés dans les écoles. À partir du moment où cette ségrégation a été abolie, les enfants noirs ont intégré les écoles des enfants blancs. On a relevé les « attitudes », dans le sens des « idées » (donc pas au niveau comportementale), des parents par rapport au fait que leurs enfants étaient en contact avec des enfants noirs ; et on a vu à quel point les attitudes ont extrêmement changé comme jamais auparavant. C’est ce qui a été le plus effectifs pour changer les représentations et les stéréotypes.

Selon moi, ce qui est extrêmement important, ça serait de donner une place à ces migrants et ne pas les laisser juste à une place de migrants économiques qui viennent profiter du système parce qu’ils ne sont pas comme nous et qu’ils nous volent nos emplois. Il faut parvenir à les faire « re » vivre dans l’espace social et l’espace public.

Sophie N'Diaye Cloudy Mountain Top.jpgPour certains, si ce n’est pour la plupart, ils sont en transit en France. Pour ceux-là c’est compliqué de leur trouver une place.

Je ne doute pas une seule seconde que nous pouvons donner une place à ces gens. Ce n’est pas parce qu’ils sont en transit que nous devons les laisser dans un coin en pensant que ce sont «des méchants pas beaux ».

Dans mon travail, je suis avec que des jeunes qui veulent rester. C’est le contraire en fait. On les appelle les « Dubliner ». Quand les migrants arrivent dans un pays en Europe, on relève leurs empreintes et normalement ils sont censés rester dans le pays dans lequel on a procédé à ce relevé d’identité pour faire une demande de régularisation. C’est la procédure Dublin.

Beaucoup des jeunes qu’on accueille sont recensés en Italie mais ils veulent absolument rester en France. Par exemple, j’en ai deux en suivi, qui me disent « Moi je veux absolument rester en France, je fais tout pour rester en France ».

Il y a donc une réalité assez disparate et on met le coup de projecteur sur ces personnes qui sont à Calais et qui veulent absolument aller en Angleterre, où il est question de migrants venant d’Érythrée et du Soudan où on parle Anglais. Mais, il y en a énormément de migrants qui veulent rester en France, et moi ceux sont ceux que je vois au quotidien. Notre travail et tout ce que je viens de dire concernent les gens qui « restent ».

Pour les gens qui sont en transit, pour changer les stéréotypes et les représentations, je pense qu’il est important de changer le message médiatique et la manière dont on parle d’eux. Par exemple, on dit par rapport à ce qui s’est passé à Calais* que cela est une « mesure humanitaire », que tout est fait pour que cela soit fait dans leur bien etc. Clairement cela s’est passé dans des conditions, qui ne sont pas du tout humanitaires, on les a tous mis dans des bus, on leur a donné un peu de sous et puis « Démerdez-vous ».

*Evacuation de la jungle de Calais.

Je peux en témoigner car ma colocataire, qui est éducatrice, a été réquisitionnée d’urgence pour l’accueil de 50 migrants à Septèmes-les-Vallons dans un hotel, sans rien. Elle m’a dit que cela n’a pas du tout été préparé, ils se retrouvent à Septèmes, dans un endroit un peu paumé, même si c’est près de Marseille. Elle me dit « C’est ouf ! Il n’y a rien, rien qui a été préparé. On ne sait pas quoi faire. On est censé les emmener à l’hôpital mais on est que deux. Donc on ne peut pas les emmener à l’hôpital. On ne peut pas répondre à leur besoin. Pour la bouffe, on n’a pas assez. On ne sait même pas où ils seront dans 4 jours. ». Ils sont complètement abandonnés. Il y a une réelle manipulation médiatique là-dessus.

Je me rends compte qu’en étant confronté à cette problématique au quotidien, nécessairement j’ai une manière de percevoir ces personnes qui est complètement différente comparé à celui qui va regarder la télé et qui va se faire une opinion déconnectée de la réalité et du terrain.

A t’entendre, on a l’impression que tout ce qui est fait est fait dans l’urgence pour répondre à une situation d’urgence. Est-ce que vous intégrez une temporalité un peu plus longue pour éviter d’être en permanence dans l’urgence et de mettre des pansements sur des jambes de bois ?

Cela dépend beaucoup des jeunes. Il y en a pour lesquels, le plus gros problème c’est que ce sont des jeunes qui passent au travers de toutes les possibilités de pouvoir rester sur le territoire français. Avec eux on bricole, et il n’a pas de réponse stable à leur offrir car ils n’ont droit à rien. Ils n’ont aucunes ressources, aucun logement et on est que sur du précaire et de l’urgence.

Je peux aussi parler des résultats, enfin des trajectoires un peu plus sympas. Il y a des jeunes qui y arrivent. Par exemple, les demandeurs d’asile qui au bout d’un certain temps parviennent à obtenir leur récépissé et rester sur le territoire français ; là on peut vraiment commencer à faire un travail. C’est là que tout se débloque. C’est un beau combat qui se termine, c’est la qu’on sent que quelque chose est possible : ça y est, ils peuvent aller à l’école en France.

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On s’est beaucoup focalisé sur les problèmes, est-ce que tu pourrais nous raconter un aspect positif de ton travail.

En effet, tout ce que je dis c’est beaucoup sur l’urgence mais il y a aussi plein de belles histoires. J’ai rencontré des personnes qui traversent des choses extrêmement difficiles et à leur contact il y a de très beaux moments. Quand je les ai en consultation, mon travail n’est pas d’être sur du concret ; mon travail c’est justement de conserver la pulsion de vie, le gout de vivre. Je passe une heure avec eux et on parle de la vie là-bas, de la vie ici, on partage beaucoup. Ce sont des entretiens où je me permets d’être dans la spontanéité. Parfois, on chante, on regarde des images et en fait je suis extrêmement étonné de voir à quel je suis remplie par cette énergie de vie qu’ils ont et qu’ils me transmettent. Ce sont de très belles rencontres humaines.

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C’est quoi la suite pour toi, pour les migrants, pour imaje santé ?
La suite c’est d’essayer de tisser des partenariats et de faire changer les choses à un niveau plus social ; essayer d’avoir plus de reconnaissances pour ces migrants.

Il y a quelque chose que j’ai oublié : il y a beaucoup de mineurs étrangers qui sont à la rue et c’est interdit par la loi. Ils ne peuvent pas être à la rue, car ils sont mineurs. Le terme, c’est mineurs non-accompagnés. Il n’y a plus cette notion d’étrangers. En fait, à partir du moment où ils sont mineurs, le conseil départemental se doit de les mettre à l’abri. Actuellement le conseil départemental est hors la loi, donc la suite pour Imaje c’est de se mobiliser, de faire en sorte que l’état prenne ses responsabilités. J’y crois, il y a plusieurs acteurs comme des avocats et des juristes qui sont sur le coup !

Sur un plan personnel, qu’est ce que tu espères apporter à demain ?

Demain ? C’est une grande question. Ce qui me porte et qui est en résonance avec mon travail et ce que je suis, et bien c’est de parler, de communiquer sur ce que je fais, d’aller à la rencontre des gens, de tisser du lien social en faisant tomber les stéréotypes ; ça c’est vraiment quelque chose qui pour moi est extrêmement important.

J’aimerai, de part ma connaissance sur le fonctionnement des stéréotypes, pouvoir les combattre à mon niveau par le dialogue. J’aimerai porter cette voix là quand je vais à des débats à titre personnel où quand je participe à des événements culturels.

J’ai un exemple d’ailleurs ; j’étais allée voir le film de Yann Arthus Bertrand, « HUMAN ». C’est un film où on voit des personnes qui parlent de leur vie, de la vie, de la mort, de l’amour. La projection était suivie d’un débat en présence de Yann Arthus Bertrand. Je me souviendrais toujours d’une femme qui a dit : « Je ne comprends pas, pourquoi n’avez-vous interviewé que des femmes voilées qui ont un discours à l’ancienne. » Alors qu’en fait, ces femmes avaient un discours qui aurait pu être porté par n’importe quelle femme. Elles parlaient de divorce, de reconstruction de vie, de leur travail. Pour moi cette femme était clairement dans le stéréotype de « Je vois une femme voilée, je me déconnecte de ce qu’elle dit et je m’attache à ce voile ».

C’est là, dans ces moments-là, sur des choses très concrètes de la vie quotidienne, que je veux pouvoir dire : « Mais pour vous, Madame, parler de divorce c’est rétrograde ? » Voilà c’est comme ça que j’espère apporter à demain, par des petites touches quotidiennes, en partageant avec les gens autour de moi mes connaissances sur l’humain, faire bouger leur vision des autres parfois négatives et déshumanisantes et me laisser aussi, moi surprendre par des rencontres; être dans de la co-construction et avancer ensemble.


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A propos de la conversation

  • Réalisée le 05 novembre 2016
  • Publiée le 18 décembre 2016
  • Interview : Rémi Henessy Wayne
  • Transcription : Malicia Giroud
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