Tisba

Du graffiti au dessin, de l’illustration à la direction artistique il n’y a qu’un pas que Tisba franchit avec la tranquillité de celui qui créé par instinct et pour lui même.

Salut Tisba, est-ce que tu peux nous dire qui tu es et ce que tu fais ?
Baptiste surnommé Tisba, je dessine, je fais de l’illustration, de la peinture et du graff. Mon travail semble abstrait, mais je réalise aussi des choses plus réalistes. L’abstrait passe plus par le graffiti et la peinture. À côté de ça je suis directeur artistique dans une agence digitale où l’on fait principalement des sites pour des clients variés. Ça peut être des sites axés sur la mode, des magazines ou du corporate.

Comment tu en es arrivé là ?

Comment j’en suis arrivé là, c’est une bonne question… Plus jeune, je gribouillais et je dessinais souvent pendant les cours. Je me dispersais vite. 
C’ était un moyen de faire ce que j’avais envie. Le dessin, je ne savais pas trop ce que j’allais en faire, mais j’ai continué. C’est vraiment un truc que tu gardes, tu le fais pour la déconne, pour le plaisir et ensuite tu te rends compte que ça t’intéresse vraiment et tu as vite envie de progresser. Au fur à mesure, tu dérives sûr d’autres techniques, d’autres supports et tu changes les manières de travailler.
J’ai grandi en Essonne. C’ était un peu compliqué de faire des études d’art. Tout est à Paris. Donc j’ai fait un lycée général en génie mécanique. Ça ne me plaisait pas mais j’ai quand même terminé mes études jusqu’au bac.
Tisba Nike
A partir du lycée les cours ne m’intéressaient plus trop. Je dessinais régulièrement. Le côté artistique me plaisait, que ce soit le dessin, la peinture ou autre technique.
Après la terminale je me suis réorienté. J’ai passé un bac communication visuelle, art graphique. C’ était bien plus motivant. J’ étais intéressé, mais c’était tout de même des cours. Il fallait suivre les consignes, des obligations. C’ était compliqué, du coup je déclinais les sujets à ma manière.



Ton bac communication art graphique c’était quand même un choix qui venait de toi ?
Oui bien sur, mais on m’imposait le contenu des cours. M’imposer quelque chose c’est déjà trop.
Pour mon travail c’est différent, il y a des contraintes, mais tu apportes quand même ta vision et tu essayes de le faire avec ton style. C’est passionnant mais il y a toujours des contraintes, et c’est parce que j’ai besoin de créer librement que je fais de l’illustration, de la peinture ou du graff… Tout ça, je le fais sans règles, sans contraintes. Je le fais quand je veux, où je veux.



Pour certains artistes la contrainte est plutôt libératrice, toi tu n’es pas d’accord avec ça ?
C’est pas que je ne suis pas d’accord, je pense que c’est bien d’avoir une contrainte au début du projet mais il faut s’en échapper par la suite. La contrainte est très variée, elle peut être importante comme négligeable. Dans mon métier, la contrainte vient souvent d’une demande du client. On peut t’imposer un thème, auquel cas la contrainte n’est pas difficile. Tu peux aussi avoir des contraintes de format, de temps… Les projets personnels sont ceux où tu as le moins de contraintes. Tu peux ainsi t’exprimer le plus. Cependant cela peut aussi être positif. Ça peut te permettre d’explorer des choses que tu aurais fait autrement. Tu peux aussi, personnellement, te mettre des contraintes ce qui te permet d’explorer de nouvelles pistes.

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J’ai l’impression que la contrainte est bonne si elle émane de toi, si elle vient de l’extérieur c’est relou ?
Ouais mais tu peux quand même prendre une contrainte et te l’approprier. Sur un projet qui ne te parle pas du tout, par exemple, là, la contrainte est intéressante, tu dois en faire quelque chose de beau et d’intéressant. C’est comme un défi. C’est le cas dans mon travail, au quotidien car je dois trouver un moyen d’apporter un graphisme agréable et sortir de l’ordinaire pour des projets variés. Si en plus tu y arrives et que ça plait au client, là, t’as tout gagné.

Tu peux nous parler d’YRC ?

Ça fait au moins 10 ans que j’ai commencé ce projet… Au départ c’était un exercice de cours. Le prof nous avait demandé de refaire la maquette d’un magazine existant à notre manière. Ça ne me plaisait pas trop de reprendre un truc existant. Alors, j’ai préféré créer mon magazine et faire mon propre truc. Comme je disais tout à l’heure, je n’aime pas trop suivre les règles. J’aimais bien la photo, la mode, le skate et j’avais envie d’avoir un truc à moi oú je pouvais caller ce qui me plaisait. C’était sur le web, ça se présentait comme un blog. Avec le temps j’ai incrusté pas mal de potes sur le projet. Alors, on a lancé des articles, des interviews pour que ça devienne un magazine.
Maintenant on se consacre à lancer une marque de vêtements en parallèle du magazine. Ça ne s’arrêtera pas là, on ne veut pas être qu’une marque de vêtements. On voudrait que ce soit un vrai ensemble, vêtements, magazine. On souhaite ouvrir un lieu qui serait un lieu de vie. Ce ne serait pas qu’un bar, ni qu’une simple galerie, mais un lieu où les gens se retrouveront. Comme si tu pouvais aller dans un skateshop pour retrouver tes potes. Oui, un vrai lieu de vie autour d’YRC, avec des concerts, de l’art, du graffiti, de la mode, de la photo, du skate, du surf, du rock… C’est notre ambition. Alors on ne se met pas de limite pour le moment.

Impression

Ce projet c’est une émanation qui intègre la totalité de ton travail : graff, illustration, dessin…?
Tout est complémentaire. L’idée c’est aussi d’avoir d’autres moyens de communiquer et d’échanger. YRC, ça fait partie de moi. Donc l’idée n’est pas de privilégier tel ou tel truc. J’ai besoin de tout. 

Donc tu n’aurais pas mené ce projet si ça avait été uniquement YRC le magazine ?
Non, les deux sont liés, ils vont ensemble. Tout ce que je regarde et j’observe, c’est à la fois pour YRC, mais aussi pour mon travail. Je m’inspire de tout ce que je vois et je décide si je vais le reporter sur YRC.

Ton travail en illustration, ça donne quoi ?

C’est très varié. C’est moins abstrait que mes peintures, c’est plus graphique ils peuvent être assez dark . J’aime beaucoup l’univers du base-ball, du comics et des images old school. Ça peut être une main avec une batte et plein d’éléments graphiques que j’assemble pour en faire une illustration ou des simples flashs.
Mes illustr’ sont souvent plus réalistes que mes graffs ou mes peintures. Mes peintures semblent abstraites au premier coup d’oeil… 

Le mouvement est la base de mon travail, c’est très minéral. Je m’inspire pas mal de la nature, de ce que je vois tous les jours. Ce que je vois dans la rue. Ce que je vois en photo. Ça peut être une coulée de lave, une avalanche ou une grosse vague. Ce sont des choses qui m’inspirent pas mal…
Aussi des bâtiments, des choses naturelles, plutôt que des tableaux ou des artistes. Quand je regarde une toile, je m’intéresse plus à la technique qu’à la composition de l’artiste. C’est vraiment la technique qui m’impressionne, me dire « Bon sang, il a fait ça comme ça. »

 

Tes inspirations sont multiples et surprenantes, comment tu agrèges toutes ces sources d’inspiration ?
C’est venu petit à petit, le tatouage et le baseball. Je ne m’en suis pas inspiré tout de suite. Pour moi, les plus beaux tatouages sont les tatouages japonais. Tout ce qui est ethnique aussi m’inspire beaucoup : l’Egypte, les statuts grecques… Je retrouve des choses qui me parlent. Il y a le côté naturel mais une pyramide peut aussi m’inspirer. C’est graphique et ça a une histoire. Du coup je peux mélanger ce côté représentatif et abstrait. Je n’aime pas représenter quelque chose telle que je le vois. J’aime bien cette idée ou les gens se demandent pourquoi et comment ça a été fait.

Pourquoi ne pas vouloir représenter les choses telles que tu les vois ?
Mise à part les oeuvres historiques, je ne vais pas être émerveillé par une oeuvre qui représente la réalité telle qu’on la voit. Il y a beaucoup d’artistes qui reproduisent à la perfection. Mais bon, si je veux avoir une représentation identique d’un objet ou d’un paysage, autant prendre une photo. C’est compliqué à faire, ceux qui y arrivent m’impressionne, mais ça ne m’emporte pas, ça ne m’émerveille pas.
Tisba Rocks

Tu as plus de plaisir dans la construction d’une œuvre plutôt que dans le résultat final ?
Oui bien sûr, j’ai plus de plaisir quand je crée que quand je regarde le résultat final. Une fois que j’ai fini une pièce, je la mets de côté et je passe à autre chose. Partir de la feuille blanche et explorer une idée, c’est beaucoup plus intéressant. C’est bien de la concrétiser, mais le plus important c’est l’idée, l’action, c’est ce qui t’apporte satisfaction.
Une fois que tu as terminé et que tu as exploré ce que tu voulais soit tu es content parce que tu as concrétisé ton idée et tu l’as abouti, ou alors tu te rends compte que tu ne sais pas dans quelle direction tu vas. Ce procédé aussi est intéressant.

Ne pas savoir où tu vas ou avoir une autre idée à mi-chemin, c’est le meilleur moment. Chaque réalisation va t’apporter quelque chose pour la prochaine série. C’est la forme artistique qui me parle le plus. La création est sans fin. Il y a toujours des choses qui vont t’inspirer et tu vas toujours pouvoir aborder les choses différemment.

Comment se passe ta démarche créative ?


Parfois j’en ai pas. Je prends un feutre et je gribouille jusqu’à ce que je trouve quelque chose. Je vais explorer des techniques, des idées que je vais pouvoir réutiliser plus tard. Parfois j’ai une idée tout de suite et je la réalise. Parfois je n’ai pas d’idée pendant plusieurs semaines donc je ne fais rien. C’est vraiment varié en fait.

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Il y a d’autres formes d’art que tu pratiques et qui t’inspirent ?
Tout est relié, la photo m’intéresse, la musique m’intéresse sauf que ma manière de représenter ce que j’aime ça va être la peinture, le dessin, ou le graff. La musique peut m’inspirer dans mon travail. Mais je vais retranscrire cela dans une réalisation. Que ce soit la musique, le dessin, la photo, la sculpture, l’architecture, tout va m’inspirer. C’est juste que ce qui me permet de retranscrire, ce que j’aime c’est le dessin.
Ça m’arrive d’avoir emmagasiné beaucoup d’images, regardé beaucoup de choses, de dessiner et d’y revenir une semaine plus tard. Et me rendre compte qu’en fait j’ai repris une forme ou autre chose que j’avais vu au par avant. Il y a une grosse part d’inconscient dans mon travail.
Pas pour tout, mais dans une partie de mon travail j’aime bien savoir ce que je vais faire et avoir ces phases un peu plus folles où je ne sais pas où je vais. J’ai besoin de ces deux formes de création parce qu’elles se complètent.

Qu’est-ce qui est le plus réfléchi dans ton travail l’abstrait ou le dessin?

Les deux sont réfléchis. Il y a une forme qui est plus libre que l’autre dans l’expression de mon inconscient. Quand je représente quelque chose sur petit format par exemple, j’aime bien me poser. J’ai besoin même de me poser parce que c’est plus technique. Quand je fais du graff je n’ai pas forcément envie de représenter quelque chose de réel, ou alors si je pars de quelque chose de réel je vais le décliner à tel point qu’on ne le verra plus. En fait, tu travailles plus sur le gestuel, le mouvement quand tu graffs.

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Le graffiti ça t’est venu comment ?

J’aime beaucoup la typo, et dans le graff c’est un peu le « game ». Quand j’étais plus jeune, je prenais le RER C pour aller en cours, je voyais les graffitis sur les murs le long du trajet et je me disais :  » les mecs ont les couilles de le faire. »
Petit à petit j’ai acheté des bombes de peinture, je graffais des conneries, genre mon blaze. Au bout d’un moment j’ai eu envie de faire des choses un peu plus sérieuses et différentes. Ce que tu fais en graff, tu peux aussi le refaire sur papier, alors avant de graffer sur les murs, je «graffais» sur papier. Je faisais mes typo. Je callais « Tisba » en cours, dans la marge de mon cahier. C’est pas facile de trouver son style. Mais à force tu y arrives. 

C’est là que le graff est complémentaire du reste. Quand tu fais les choses chez toi, sur une feuille, tu manques de place, alors qu’en peinture tu as de l’espace. Tu peux t’exprimer différemment avec du mouvement notamment.

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Je vois bien comment le mouvement physique n’est pas du tout le même en dessin Vs. en graff.

Ouais, y a le mouvement de ton corps alors que sur papier c’est vraiment autre chose même si tu peux le retranscrire à travers tes dessins. Dans le graff il y a aussi un côté sport qui est intéressant. Tu te déplaces, tu bouges, tu regardes de gauche à droite pour pas te faire chopper, alors que dans le dessin tu n’as pas cette adrénaline.

A t’entendre on a vraiment l’impression que tu es un artiste « total », tu vis vraiment ton art, ou tes formes d’art, ton travail est complètement lié à ce que tu es ?

Oui tous les médiums m’intéressent. Quand tu crées tu es toujours à la recherche de ce que tu vas faire après. C’est l’envie de créer au quotidien, l’envie d’apporter quelque chose de nouveau. T’es pas obligé de plaire à tout le monde, l’important c’est de créer pour soi. Si déjà t’arrives à te faire kiffer c’est cool, si ça fait kiffer tant mieux et si t’arrives à vendre c’est encore mieux !

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C’est quoi tes prochains projets ?
Je travaille avec des potes qui ont une marque de vêtements, « Disque ». J’ai quelques visuels à réaliser pour des t-shirts. Pour le reste je vais me concentrer sur YRC, continuer mes illustrations et peintures, je vais continuer à explorer les formats. Sinon je vais surement ouvrir un shop en ligne. Et puis continuer le graffiti.

Tisba 90's LoveQu’est-ce que tu espères apporter à demain ?


C’est compliqué comme question… Présenter ma vision de manières différentes à travers mes réalisations. J’ai envie que les gens soient intrigués, qu’ils se disent : « Tiens, qu’est-ce que c’est ? Pourquoi ? Comment ? ». J’aimerais aussi montrer que l’on peut mixer l’abstrait et le concret, montrer que ce n’est parce que c’est abstrait que c’est facile. C’est cela en fait, ne pas se contenter des choses simples, intriguer les gens et pourquoi pas leur donner envie de faire certaines choses, de se lâcher, d’imaginer, d’inventer, de croire en ce qu’ils ont envie de faire.


Approfondir la conversation

A propos de la conversation

  • Réalisée le 01 octobre 2016
  • Publiée le 10 décembre 2016
  • Interview, transcription : Rémi Henessy Wayne

 

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