Jordane Saget

Les Parisiens reconnaîtront peut-être ces lignes que l’on peut apercevoir dans les couloirs du métro ou au détour d’une rue, les autres découvriront des oeuvres hypnotiques mais éphémères. Derrière ces lignes tortueuses, il y a Jordane Saget – Artiste contemporain qui travaille dans la rue en dilettante -, un mec touchant qui a su donner vie à ces lignes au delà de ses fresques.

Salut Jordan, tu peux te présenter, nous dire d’où tu viens et ce qui t’a amené à faire ce que tu fais aujourd’hui ?

C’est marrant parce que cette question là – qui suis-je ? – elle s’est posée dès le début. J’ai commencé par chercher une signature, au début c’était un point d’interrogation inversé, ça faisait un J comme Jordane mais aussi un point d’interrogation que tu inverses dans le miroir et que tu ré-inverses encore une fois horizontalement, Cette signature c’était la question “Qui suis-je ?”. Au moment où j’ai commencé à dessiner c’est le moment où j’ai aussi commencé ma psychanalyse, donc cette question se posait aussi à ce moment-là. C’était un moment difficile dans ma vie, il y avait pleins de questions qui se posaient et il faut beaucoup de temps pour y répondre.

Quand tu me demandes qui je suis, je préfère pour y répondre te dire que je m’appelle Jordane Saget, j’ai 35 ans, né à Pithiviers où je ne suis resté que quelques jours pour après déboulé à Damary-les-lys dans le 77 jusqu’à mes 15 ans où je suis arrivé à Paris.

Qui je suis maintenant ? Je suis Parisien et je passe beaucoup de temps à dessiner des lignes. Mes premières lignes ont été sur papier il y a deux ou trois ans. Au début il n’y avait que deux lignes parallèles qui tournaient, puis très rapidement y’en a eu une troisième qui est arrivée par association d’idée. Deux lignes ça ne fonctionnait pas, c’était moche. Je trouvais que ça ne marchait pas, c’était pas vivant, il manquait une dimension à mon dessin. Je bosse beaucoup par association d’idée et tout de suite je me suis dit qu’il manquait une 3ème dimension, une troisième ligne donc.

Cette troisième ligne donne toute sa densité au dessin, l’ampleur, le côté vivant. J’ai beaucoup dessiné sur papier puis un moment donné j’ai eu envie de dessiner en extérieur. Je suis pas forcément quelqu’un de réserver mais ça faisait longtemps que je passais du temps chez moi tout seul. J’étais pas forcément à l’aise avec l’extérieur. Je ne voulais pas qu’on puisse me faire chier en me disant que je n’avais pas le droit, j’ai donc commencé avec la craie et uniquement au sol. Je savais qu’on n’allait pas me faire chier, et puis je le faisais caché, y’avait pas grand monde. Ça a commencé comme ça et très rapidement j’ai commencé à aimer, à y prendre du plaisir et ça a continuer. Finalement c’était pas préparé, c’est pas comme si j’étais artiste et je me suis dit que je voulais travailler comme ça. La direction, la finalité n’était pas donnée.

Interdiction de StationnerTu sais quand on est petit à l’école et qu’on se fait chier et qu’on ne sait pas dessiner, on prend son stylo et on fait ce que les anglais appelle des doodles. Moi je faisais souvent des formes géométriques. Je cherchais quelque chose mais c’était moche, ça fonctionnait mais c’était jamais vraiment ça. En même temps je cherchais une règle de base qui fasse qu’à chaque fois que je dessine ce soit beau. Pendant longtemps j’ai cherché et j’ai jamais trouvé. J’ai laissé tomber.

Il y a 3-4 ans, j’ai eu un épisode dans ma vie qui a été difficile, j’ai passé beaucoup de temps à dessiner. Très rapidement, les lignes sont apparues. Ça me permettait de m’évader, de mettre le cerveau en pose. Un peu comme quand on conduit, une partie du cerveau est concentrée à conduire et l’autre partie est en stand-by. Je m’en servais comme ça. J’étais un mec dans ma chambre qui dessinait, qui était pas mal angoissé. Voir des gens ça me coûtait beaucoup d’énergie, encore un peu maintenant d’ailleurs. Quand les gens me disaient : “Viens on fait ceci, on fait cela” il fallait que je me trouve des excuses. Donc je leur disais: “Non je peux pas, je dessine.” La première année c’était ça, y’avait beaucoup, beaucoup de lignes. C’était pas autistique parce que je parlais à des gens mais y’avait un refuge dans le dessin.

Ça n’a pas duré si longtemps mais ça a quand même duré un peu. Puis j’ai compris que si je continuais à ne pas me bouger, j’allais rester figé. En plus les gens ont peur pour toi, ils s’inquiètent et c’est totalement compréhensible. Il fallait que je trouve une solution, que je prenne l’air. Mais j’avais pas envie de prendre l’air avec des gens, j’avais envie de continuer dans ma petite bulle. Quand je dessinais, j’avais rien d’autre à faire que dessiner et en même temps je pouvais dire que j’étais sorti. Donc c’était parfait ça me permettait de dire aux gens que j’étais sorti.

À partir du moment où j’ai commencé à dessiner dans la rue, y’a un truc qui s’est ouvert. J’ai compris que dans la rue y’avait des gens qui appréciaient mon travail, des gens sympas, des gens bienveillants qui avaient envie de discuter. Le lendemain j’ai eu envie d’y retourner et le surlendemain aussi; la machine était lancée. Là je me suis calmé mais pendant 1 an et 2 mois y’a pas eu un jour où je n’ai pas dessiné. Ça m’intéressait de trouver des nouveaux spots, des espaces où ça allait fonctionner. C’était vraiment une recherche, une quête mais c’était fatiguant. Je dois être à peu près à 650 fresques, donc 2 par jour en moyenne . On me dirait de recommencer maintenant, je le ferai mais avec plus d’appréhension parce que y’a quand même du taf.

Tu peux nous parler de la façon dont tu travailles ? Est-ce que c’est quelque chose que tu anticipes ?
Non, c’est pour ça que je marche beaucoup. Et je marche sans but. J’erre en fait, parfois tu peux tourner en rond, tu vois une rue qui part à droite dans laquelle t’es jamais passé, t’y vas et puis tu vois un petit renfoncement au bout que tu ne vois pas bien alors tu t’avances encore et arrivé au bout de la rue, à droite tu vois un truc canon et à un moment donné tu te rends compte que tu tournes en rond mais pourquoi pas.
Pour la petite histoire, j’ai bossé cet hiver et il a fait froid alors quand je sortais de chez moi je suivais les rues ensoleillées. Je tournais en rond aussi mais en suivant le soleil pour pouvoir me réchauffer parce que j’avais froid aux doigts.

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Plus spécifiquement au moment où tu fais ta fresque, ça se passe comment ? J’ai entendu dire que te regarder faire c’était comme regarder quelqu’un faire une chorégraphie.
Oui, quand les gens me regardent c’est souvent une chorégraphie pour eux. Quand je travaille à la verticale y’a une sorte de… C’est pas une chorégraphie parce qu’une chorégraphie c’est travaillé et y’a une succession de mouvements qui est anticipée. Ce serait plutôt une danse. Tu laisses le corps se mettre en mouvement. Il y a des rythmes différents. J’aime bien ça parce que parfois tu fais des fresques qui peuvent te prendre 4h, franchement c’est long. Encore plus quand tu fais quelque chose qui à priori est répétitif même si ça ne l’est pas vraiment. Au bout d’un moment il faut imprégner le présent parce que si je suis en train de penser à je ne sais pas quoi ça risque d’être très long.

À un moment donné tu te mets complètement dans ton truc et tu sens ton corps. Tu vas ressentir ton poignet, ta main, tes épaules, ta respiration. C’est souvent au bout de la deuxième heure parce que tu commences à avoir mal aux jambes, mal aux muscles mais tu continues parce que t’as pas envie de revenir le lendemain pour terminer. Alors t’enchaînes. Pour tenir sur la longueur il faut se mettre être dans un état second, presque méditatif.

Justement es-tu conscient de toi même et de ce que tu fais au moment où tu le fais ?
De moi même, oui. De ce que je fais…; je sais que je suis en train de faire des lignes mais souvent y’a un truc qui me dépasse. Quand je fais une fresque il peut se passer plein de choses, je peux passer par plusieurs états. Un état presque méditatif où les choses vont couler, je vais me sentir bien. Il peut y avoir des moments d’angoisse, de peur, de douleur, il peut y avoir plusieurs phases. Et puis souvent quand je bosse, je ne prends pas de recul parce que j’aime bien le moment où je dessine, je m’arrête et je regarde. Là y’a un truc qui me dépasse, je me dit : “Putain c’est moi qui ai fait ça ?!”

C’est pour ça que les lignes je les trouve vivantes. Elles prennent vie en dehors de moi. C’est pour ça que je suis content de ne pas signer, même si je me suis beaucoup posé la question au début. Je ne voulais pas bloquer l’appropriation que les gens se font des lignes. Y’avait aussi le fait que je ne me sentais pas légitime. Et puis sur mes dessins je signais au dos mais dans la rue… j’allais pas signer de l’autre côté de la rue. Ahaha. Et puis avec une signature, ça marche moins bien dans ma tête. C’est parce qu’elles sont vivantes et que je les laisse vivre qu’elles vont évoluer d’une manière que je ne connais pas. De la même manière que lorsqu’on s’est déplacé tous les deux j’ai essayé au maximum d’être là où je devais être, les lignes vont évoluer en fonction de ce que les choses vont être. Quand j’ai commencé, j’aurais jamais soupçonné que les gens puissent s’approprier mes lignes à tel point qu’à Oberkampf par exemple, j’ai vu quelqu’un qui a dessiné un bateau à la craie sur mes lignes.

Donc que faire de ça ? Que faire des gens qui s’approprient mes lignes ? Y’a des enfants qui dessinent, des taggeurs qui viennent tagguer au dessus ou en dessous. Que faire des gens qui viennent toucher les lignes ? C’est ce qui m’intéresse maintenant dans mon boulot. Qu’est ce que je fais avec tout ça ? Comment je vais continuer cette relation avec le public? Vers quoi? Comment? Je crois que cette manière de travailler où tu acceptes la réalité, c’est ce qui m’a amené à m’intéresser à l’effacement. Au début c’était pas facile de se dire que ça s’efface, que les gens y touchent, ils marchent dessus mais un moment tu te dis que c’est la réalité. J’allais pas mettre des plots autour ! Je me dis que ça peut être intéressant de travailler sur cette notion. Donc la suite ça va être de travailler sur l’effacement.Table de café

Pourquoi l’effacement et l’appropriation ont de l’importance maintenant alors que ça n’en avait pas au début ?
Le travail prend une nouvelle dimension, c’est à dire qu’au début y’avait qu’une dimension graphique. Maintenant que mes lignes sont belles – et je peux le dire parce que je l’ai beaucoup entendu, si on prend 100 personnes, je pense que 95 vont te dire que c’est beau, c’est sympa ou chouette -. Graphiquement c’est okay, ça fonctionne mais si je m’arrête là, mon travail va être un peu creux. Le fait que les gens s’approprient les lignes ça me fait réaliser que ma démarche artistique commence maintenant. Au début j’étais un mec qui dessinait à la craie des lignes qu’il faisait chez lui, appelle ça des doodles si tu veux. Et à un moment donné il y a un artiste qui nait et qui comprend ce que peut être l’art.

Même si j’avais fait de l’histoire de l’art, même si j’avais une idée derrière la tête, je ne vivais pas ça de l’intérieur, alors que maintenant je commence à comprendre ce que peut être l’art et à quel point cela peut être quelque chose de fort. Ce qui m’intéresse c’est la démarche artistique; comment les gens s’approprient mes lignes, comment ils interagissent avec, comment elles s’intègrent dans l’espace urbain. C’est là que je peux faire des recherches. Le côté graphique, c’est bon c’est terminé, c’était la première étape du boulot : Trouver un truc qui fonctionne. Maintenant qu’est ce qu’on va faire de ça ? Dans quelle direction mener mes recherches et avec l’appropriation et l’effacement je pense qu’il y a des trucs super à faire.

Pendant très longtemps je ne me sentais pas légitime en tant qu’artiste, le fait de gagner de l’argent avec ça m’a aidé à me faire à l’idée mais je n’avais pas pleinement réalisé. Il n’y a que quelques mois que j’ai tilté, je me sens légitime à dire que je suis artiste parce que je commence à mettre en place une démarche artistique – pas forcément avec un but – avec un regard beaucoup plus global. Je pourrais presque faire du conceptuel. Ahahah. Petit à petit, je m’aperçois qu’une idée n’est pas forcément reçu comme tu l’as pensée et que pour l’amener à ce qu’elle doit être ça prend du temps.

Jordane Saget sous les bancs du metro

Peut être qu’un jour je ferais une oeuvre conceptuel avec une craie qui s’égraine et une petite musique dans une galerie où y’aura rien d’autre. C’est possible mais dans longtemps. C’est un peu comme si j’écrivais un bouquin, il va y avoir d’autres chapitres et le dernier pourrait très bien être conceptuel. Parce qu’à un moment donné t’as fais le tour. Je comprends mieux pourquoi à un moment Picasso en a eu plein le cul de dessiner des paysages ou des trucs réalistes; il savait faire. Je ne me compare pas du tout à lui mais c’est un peu la même idée, le côté graphique, je sais le faire. Maintenant j’ai envie de casser mes lignes. C’est ce que je fais sur les dessins que je suis en train de faire en ce moment. Je fais toujours mes lignes mais je les découpe pour casser la succession parce qu’au final on s’en branle qu’elles se suivent vraiment ces lignes.

Donc tu as passé un an à trouver le côté graphique et maintenant que tu l’as trouvé tu cherches à le défaire ?
C’est un peu ça finalement. Mais je pense que ce travail de déstructuration sera fait en galerie, sur papier. Je ne le ferai pas dans la rue, parce que le travail est différent, il s’agit de recouvrir l’espace. J’ai besoin de ces lignes pour recouvrir l’espace. Je pourrais très bien le recouvrir avec du blanc, du vert, du jaune, du rouge, bon en l’occurrence je le fais avec ces lignes là. Donc les déstructurer ça n’aurait pas vraiment de sens. Ça a du sens dans un travail en galerie ou en atelier. Finalement le travail en extérieur c’est un autre boulot.

C’est marrant parce que je m’aperçois que finalement il y a deux boulots, celui dans la rue et celui sur papier, même si il y a un dialogue entre les deux. La rue quoi qu’il arrive c’est vivant, tu es dans un espace avec des gens qui déambulent etc. Pour moi en atelier ou sur papier c’est différent de la rue.

Quelle est la place du hasard dans ton processus de création ?
Est-ce que c’est le hasard, déjà ? Je ne sais pas quel mot utiliser. C’est une question que je me suis beaucoup posé parce que je suis tellement dans un moment de lâcher prise quand je dessine – parce que sinon je ne peux pas travailler – que je me suis demandé qu’est ce qui fait que je fais plutôt comme-ci ou plutôt comme ça ? Derrière tout ça, il y a quand même un travail de longue haleine, mon corps s’est imprégné de ces gestes. Je ne sais pas si c’est le hasard ou pas. Une amie me dit souvent que je suis connecté avec le puit sans fond de créativité de l’univers. D’autres appelleront ça Dieu ou je ne sais trop quoi mais finalement c’est une théorie.

Ce que je sais, c’est que sur papier, y’a beaucoup eu de travail sur l’acceptation de mes erreurs. Beaucoup de mes dessins ont changé en quelques minutes parce que mon chien a aboyé comme un con et je fais une rature. Je n’ai jamais recommencé un dessin. Je n’ai pas fait les beaux arts donc je ne sais pas comment gommer les traits à l’encre, j’imagine qu’il y a des techniques mais je ne sais pas faire. Et puis j’aime bien ce parallèle avec la vie, y’a une rature okay mais je fais avec. Je vais chercher à épouser la rature, à faire partir le dessin comme-ci ou bien à retravailler la dynamique du dessin. Mais au final le fait que mon chien aboie c’est du hasard.

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Quant à la place qu’il a… Tout à l’heure je discutais avec un dame qui me demandait comment je faisais. Le truc c’est que ça vient naturellement. Il faut savoir aussi que quasiment à chaque trait je remets en question quelque chose qui est déjà établi. Tu vois mes lignes, je sais les faire, j’en ai fait un paquet ! Et pourtant il y a encore des fois où je me dis “Non cette ligne là, je l’ai foiré”. Donc je perfectionne un point qui à priori est déjà perfectionné mais c’est de là que ça vient. Je me dis : “Merde.” Mais je fais avec et je continue, je fais ma deuxième ligne puis ma troisième… C’est vrai que c’est bizarre.

C’est un façonnage, je suis très exigeant sur mes lignes et souvent elles me déplaisent. Je cherche une courbe parfaite sans savoir à quoi elle ressemble. Enfin si, j’ai trouvé une courbe qui me plait, elle ressemble à une sorte de “S”. Celle-là fonctionne, je sais qu’elle va me plaire mais pour le reste y’a de l’inconnu à chaque fois parce que toutes mes lignes se ressemblent sans se ressembler. Elles sont toutes différentes mais faites de la même trame. Je ne suis pas croyant mais j’aime bien penser que tous les êtres sont un peu comme ça : Tous différents mais fait de la même trame. Si je fais 50 fresques, elle seront toutes différentes mais je sais qu’elles auront toutes été faites avec la même règle de base qui m’a conduit à les travailler comme ça.

On sent qu’il y a un vrai dialogue intérieur quand tu travailles mais comme tu le disais tout à l’heure, quand tu es dans la rue il y a des gens autour de toi qui interagissent, qu’est-ce-qui est le plus kiffant; le dialogue intérieur ou le dialogue extérieur ?
Le dialogue extérieur. Le dialogue intérieur c’est dur parfois, t’es solitaire et tu doutes. Tu ne peux pas faire semblant, tu ne peux pas mentir, tu sais que la mort existe, au final y’a très peu blabla. Le blabla c’est ce qu’on est en train de faire là. Je préfère mille fois être dans la rue, discuter avec des gens c’est beaucoup plus kiffant.

Cheminées

Lequel est le plus constructif ?
C’est le dialogue intérieur, c’est ce qui fait que je peux en parler maintenant. Quand je parle de mes lignes j’ai l’impression d’avoir beaucoup réfléchit dessus et c’est ce qui fait qu’elles ont une vraie ampleur. C’est des heures et des heures de réflexion. Peut être que je tourne en rond dans mes réflexions mais il n’empêche que je les ais malaxés. Je serais très touché qu’un jour elles deviennent un symbole parce qu’elle représentent quelques choses que l’on ne peut pas cadrer, que l’on ne peut pas nommer. C’est comme Yahvé, le Dieu des juifs tu ne peux pas le nommer. Depuis que je suis ado y’a des trucs qui me dépasse et que j’aimerais bien comprendre et plus le temps passe et plus je me rends compte que je ne peux pas les comprendre. Tu peux les penser, réfléchir dessus, mettre une limite mais tu ne peux pas les nommer.

Ce n’est pas la première fois que tu fais une allusion à la religion. Tu as fait une expo au cabinet d’amateur où dans la description de tes oeuvres on parlait de trinité alors que tu es athé. Est-ce que la dimension religieuse à une influence sur ton travail ou sur la réflexion que tu as à propos de ton travail ?
Je ne pense pas. Au début oui, il y avait une recherche de l’infiniment petit et de l’infiniment grand. Quand tu prends une de mes fresques c’est comme si tu étais dans un tissu et que tu ne savais pas dans quelle couche tu étais. Maintenant je suis devenu beaucoup plus technicien, plus chercheur au niveau de l’urbanisme ou sociologique que philosophique. J’aime bien en parler mais je ne pense pas que ça m’influence artistiquement même si dans ma vie perso je me pose des questions.

Je vais peut être y revenir parce que je suis un angoissé, j’ai peur de la mort donc forcément je me pose des questions. Un exemple tout con : Je ne supporte pas de regarder un coucher de soleil. Les étoiles me font peur, l’infini, l’immensité de la nature ça me fout mal. Quand tu bois des coups avec tes potes etc, là tu peux te cacher mais quand t’as des gros moments d’angoisses et que tu es dans ta solitude tu ne peux pas te cacher. L’immensité et la beauté de la nature à un moment donné tu te la prends dans la gueule et elle te fait te poser des questions. Tu ne peux pas rester comme ça et te dire que c’est juste beau.

Tu parles d’urbanisme et de sociologie est-ce que ton travail est aussi une réappropriation de l’espace urbain ?
Je vois ce que tu veux dire mais je n’ai jamais capté l’idée de réappropriation. A quel moment on m’en a dépossédé ? Non, c’est une appropriation. Et encore, c’est comme si on avait dit à un moment donné que l’espace urbain n’était pas aux gens qui marchent dans la rue. Je ne me suis jamais senti dépossédé de l’espace urbain. Pour le sol en tout cas, parce qu’il n’y pas le problème de la loi, parce que sur les murs y’a le problème du vandalisme. Là c’est une autre histoire, c’est pas évident de dessiner sur un mur où à priori tu n’as pas le droit de le faire, tu revendiques quelque chose. Y’a quelque chose de politique. Et ça franchement…

Quand j’étais ados j’avais des convictions mais maintenant j’en ai de moins en moins. C’est pour ça que quand je travaille sur un mur, je vais demander et j’avise en fonction. Parfois je ne demande pas parce que je suis sûr de mon coup comme le Louvre par exemple. J’ai fait une aération du Louvre, je n’ai pas demandé parce que je savais que cela ne marcherait pas et j’étais complètement persuadé que les lignes devaient être là. Je ne pouvais pas passer à côté de ça.

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Parfois je me sens mal à l’aise, l’autre jour je dessinais sur une devanture et le proprio déboule en voulant me péter la gueule. Il ne voulait rien entendre, il s’en foutait que c’était de la craie, il en avait plein le cul d’effacer nos conneries. Je peux l’entendre, il n’est pas obligé d’avoir envie d’avoir du street art sur sa devanture. On a un peu discuté ensemble, je lui ai montré ce que je faisais et puis finalement il s’est calmé et m’a laissé finir. Il m’a quand même demandé mon numéro de téléphone pour que je vienne l’effacer mais il m’a jamais rappelé.
J’ai cherché à comprendre son point de vue de propriétaire, à poser la question de la propriété mais tu vois à Paris, il n’y a pas de mur qui n’appartienne à personne. J’ai toujours un peu de mal, je considère que ce n’est pas à moi donc je ne me sens pas forcément à l’aise.

Donc tu es un street artiste qui ne revendique pas son côté hors la loi ?
Non, il faudrait que j’ai un truc à défendre. J’ai pas besoin de défendre un truc à l’heure actuelle. Enfin peut être que je prépare un truc pour la RATP, il ne faut pas le dire, je vais voir comment ça va se passer avec eux mais il ne faut pas qu’ils me chient dans les bottes. En fait j’ai une amende de 350€, elle a été majorée au début c’était 90€, on va voir comment ça va se passer parce que je suis très cordial mais faut pas abuser. Je faisait mes lignes sur un emplacement publicitaire sans pub et je suis tombé sur un contrôleur zélé qui m’a mis une amende pour dégradation d’affiche publicitaire. J’ai toujours mon côté ado où je n’aime pas les injustices et je n’aime pas qu’on me fasse chier pour rien. Dans mon travail y’a un côté ornemental et je me demande : Où en est l’ornemental aujourd’hui ? A Paris, on eu l’art nouveau à un moment donné, y’en avait sur les balcons etc. Et par moment je trouve qu’il y a un côté ornemental dans ce que je fais.

Elle est là l’appropriation alors, dans le fait que tu ne subisses plus l’espace public comme étant ceci ou cela, tu prends les choses en main pour le façonner à ta manière ?
Oui ça fonctionne un peu comme ça. Quand je fais un rond point ou un îlot pour piéton, je me dis “Putain c’est quoi ces espaces ?” C’est des espaces vides, ronds ou triangulaires qui ne sont pas du tout utilisés. Quand je pose un truc dessus, je me dis que c’est chouette. J’aimerais bien faire du semi-permanent dans ces espaces.

C’est marrant que tu dises ça parce que la craie c’est déjà du semi-permanent. Ca tiens bien.
La craie en tant que médium c’est un truc de malade, c’est génial. Elle subit l’inverse d’un délit de faciès. Un peu comme un tigre, les gens se disent qu’il est mignon mais c’est quand même un tigre. Dans l’idée la craie tout le monde voit son côté éphémère – et c’est vrai -, mais ce que j’aime beaucoup c’est que d’un autre côté elle peut tenir carrément longtemps. On m’a dit y’a pas longtemps que Jean Charles de Castelbajac avait aussi ce dialogue avec la craie, qu’il s’était rendu compte que certaines des fresques étaient là depuis près de deux ans.

A partir de quel moment la craie est plus éphémère qu’un tag ? C’est ce qu’a dit Asile quand il disait qu’on le faisait chier par rapport à ce qu’il faisait sur les métros mais ça s’efface très bien. À quel moment effacer un bout de craie c’est plus chiant qu’effacer un tag ? Je pense que la craie va réellement poser des problèmes aux pouvoirs publics bientôt. Je leur souhaite pas mais je pense que ce serait très compliqué à gérer pour une mairie comme celle de Paris si les gens se mettaient à faire de la craie, parce que c’est pas défendable de dire qu’il faut que les gens arrêtent de faire des dessins à la craie. Pour tout le monde la craie ça s’efface facilement.

Quand je parle de semi-permanent j’aimerais utiliser les systèmes de traçage routier. Je commence à me renseigner mais bon, c’est du matos à acquérir. J’aimerais bien faire un rond point ou une place mais avec ma petite craie c’est possible mais c’est pas évident de faire des grandes surfaces. Ou alors il faudrait que je le fasse en plusieurs jours, j’ai testé une fois à Drouot quand j’ai fait une performance là-bas. C’est hyper intéressant d’ailleurs de voir la différence de contraste quand la fresque a passé une nuit où quand les gens ont marché dessus. C’est hyper beau. Mais il faut que je le fasse pour avoir une idée, il faut tester pour ne pas rester avec une étiquette sur la gueule. Parce que c’est ça qui me dérange un peu avec l’étiquette de street art, c’est qu’à un moment donné tu te scléroses dans un truc. Maintenant je préfère dire artiste contemporain qui travaille dans la rue de temps à autre.

C’est quoi la suite pour toi maintenant, t’as une idée de ce que tu aimerais faire ensuite ?
En septembre 2016 normalement on va pouvoir voir mon travail sur du papier peint et du tissu. J’ai eu besoin de voir, de toucher avant d’accepter mais j’ai compris que c’était du très bon boulot. Il y aura aussi deux bouquins dans lesquels mon travail apparaitra, il y aura un magazine également.
Mes projets perso sont tous en gestation pour le moment. J’aimerais bien si j’ai la force faire une performance sur Paris : 7 jours où je pars d’un point A pour aller à un point B. Je reviendrais chaque jour en reprenant là où je me suis arrêté la veille pour avoir une visibilité de l’effacement.
Et si je peux mettre en place une deuxième performance ce sera une performance de nuit, sur une place ou un trottoir où ce serait un peu plus scénarisé avec un éclairage etc.

Qu’est-ce-que tu espères apporter au monde ?
Le problème c’est que le monde c’est archi vaste… Ce que j’espère c’est qu’il y ait des gens pour qui mes lignes soient importantes. Parfois les passants me le disent, ça leur fait du bien, ça les apaisent. Ce n’est pas forcément mon objectif en tant que tel mais ça m’importe de continuer à leur apporter ça. C’est une façon de les remercier d’avoir été là et de m’avoir soutenu. Pour le reste, l’avenir nous le dira. Si vraiment j’arrive à percer, si j’ai un statut, c’est là que je pourrais faire des trucs un peu plus costaud, un peu plus engagés et faire bouger les lignes.


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A propos de la conversation

  • Réalisée le 26 juillet 2016
  • Publiée le 10 septembre 2016
  • Interview, transcription : Rémi Henessy Wayne
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